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Procès Cahuzac: et si François Hollande savait?

Le procès en appel de Jérome Cahuzac se focalise sur la culpabilité de l’ex-ministre socialiste du budget. Mais, à la différence de son précédent procès, les amis politiques de l’intéressé ne sont plus au pouvoir. Ce qui libère un peu la parole…

Il fut l’un des grands absents du procès en première instance de Jérôme Cahuzac. Alors président de la République, François Hollande avait été peu évoqué. Sans surprise, son ex-ministre du budget (mai 2012- mars 2013) avait louvoyé, évitant de démentir la version officielle donnée par l’Elysée: le chef de l’Etat ne savait évidemment rien de tout cela avant que Mediapart mène l’enquête, puis que la justice française s’en mêle. A lui, Jérôme Cahuzac, d’assumer donc seul ses mensonges, la dissimulation de son compte bancaire en Suisse puis à Singapour, et la fraude fiscale organisée ensuite avec son épouse Patricia Cahuzac, grâce aux revenus de leur clinique en chirurgie capillaire.

Changement radical de contexte depuis l’ouverture, lundi, du procès en appel de l’ex-ministre et du seul coaccusé à ne pas avoir accepté sa peine initiale: le juriste suisse Philippe Houman, basé à Dubaï et spécialisé dans les montages financiers offshore. La donne politique française, cela n’a échappé à personne, n’a plus rien à voir avec celle du quinquennat Hollande finissant, lors du procès de septembre 2016. Emmanuel Macron – celui avec qui Jérôme Cahuzac échangeait sur les fraudeurs fiscaux en 2012-2013, lorsqu’il conseillait Hollande – est installé à l’Elysée.

Nouveau défenseur

Autre bouleversement: Jérôme Cahuzac s’est choisi un nouveau défenseur, connu pour savoir ébranler les plus solides des magistrats: Eric Dupond-Moretti. Il ne s’agit plus, pour l’ancien maire de Villeneuve-sur-Lot condamné à trois ans de prison ferme le 8 décembre 2016, de tergiverser. Il n’arrête d’ailleurs pas de dire à la barre qu’il «assume». Il s’agit pour lui de faire comprendre 1. qu’il n’était sans doute pas le seul à agir de la sorte dans la classe politique 2. qu’on l’a laissé s’enfoncer dans ses mensonges publics. 3. que, après avoir régularisé avec son ex-épouse l’ensemble de ses impôts et pénalités fiscales (le tout, acquitté en décembre 2013), il mérite d’être jugé d’abord comme contribuable délictueux, pas seulement comme ex-ministre du budget. Objectif: être condamné au regard de la loi, pas de la morale publique.

Le résultat de cette combinaison était visible ce mardi, au deuxième jour du procès en appel, dans la salle Pierre Masse du Palais de justice de Paris. Elle a même pris les traits d’un témoin: l’éditeur et écrivain Jean-Luc Barré, auteur de Dissimulations (Ed. Fayard), un livre publié juste avant le premier procès. Barré se dépeint lui-même comme un homme de droite. Il a écrit une biographie de François Mauriac, et servi de plume à Jacques Chirac pour ses Mémoires. Barré est typiquement l’intellectuel parisien à qui l’on fait confiance, parce qu’il ne semble pas s’être laissé contaminer par les guéguerres et les postures de Saint-Germain-des-Prés.

L’écrivain a en plus un atout: il connaît bien, très bien Cahuzac. Il fut, lui aussi, élu de Villeneuve-sur-Lot, la ville du sud-ouest prise d’assaut par ce «conquérant» socialiste dans les années 1990. Mieux: il fut l’un de ses adversaires politiques, même si l’on comprend qu’il l’admirait bien plus que les ténors locaux de son camp. Jean-Luc Barré est un confesseur. Cahuzac un guerrier pétri de contradictions. Le tandem était fait pour se trouver.

Incarnation du cynisme de certaines élites

Pourquoi raconter tout cela? Parce que telle est la France que, quelque part, les magistrats de la Cour d’appel doivent juger, jusqu’au 21 février. On sait pourquoi Jérôme Cahuzac est là. Avec 600 000 euros dissimulés en Suisse et à Singapour, puis au total environ 2,5 millions d’euros dissimulés au fisc, n’importe quel contribuable français fortuné, garagiste ou chirurgien, se serait contenté de payer, et de se faire vite oublier par les services fiscaux. Cahuzac est là parce qu’il incarne la République dévoyée, le cynisme de certaines élites, l’arrogance de certains élus, leur perte de repères, les vertiges du pouvoir.

Deux dames, assises sur l’un des bancs de la salle d’écoute, à l’extérieur du tribunal, l’avouaient ce mardi, devant nous: «Il était ministre. Il exigeait des citoyens qu’ils paient leurs impôts. Il était socialiste. Son mensonge est un scandale XXL. C’est pour cela qu’on est venues. Pour voir ça.» Une colère aussi visible dans la rue, lorsque l’accusé se promène. Cinq ans après, Jérôme Cahuzac se fait toujours cracher à la figure, insulter, vilipender. Parce qu’il reste, aux yeux de nombreux Français, la caricature du traître, de ces élus cachés derrière l’armure de leurs partis politiques, qui se servent de la République plus qu’ils ne la servent.

Une méthode connue, voire partagée

Sauf que cette fois, l’image s’est fissurée. Une timide fêlure est apparue. Jérôme Cahuzac, d’abord, a détaillé un peu plus son prétendu rôle de collecteur de fonds pour Michel Rocard et les siens auprès des laboratoires pharmaceutiques dans les années 1990. Certes, il n’apporte aucune preuve. Mais il détaille, il s’attarde, il décrit. Puis son avocat élargit la brèche. Oui, des contacts ont été pris avec d’anciens interlocuteurs de Cahuzac au sein du Parti socialiste. Accepteraient-ils de l’aider, de le soutenir? «On m’a répondu: Jérôme on ne te connaît plus. C’est leur parole contre la mienne et je suis sûr de perdre. J’ai encore deux amis qui ont été témoins. Mais je ne peux pas donner leur nom. Je ne peux pas faire ça. Ils ont le droit de se protéger eux aussi.» Entendez: la méthode Cahuzac était connue, voire partagée. Mais le couvercle est verrouillé.

Soulever ce couvercle a été la mission de Jean-Luc Barré, cité comme témoin par la défense. A la barre, celui-ci ajuste les pièces du puzzle. Il rappelle plusieurs fois que Jean-Pierre Mignard, un avocat ami intime de François Hollande, est le conseil de Mediapart, qui a sorti l’affaire. Il cite deux déjeuners entre Michel Rocard (décédé en juillet 2016) et des grands responsables de laboratoire pharmaceutiques, en présence de Cahuzac. Et Barré balance.

Oui, le fameux enregistrement téléphonique attribué à Cahuzac, sur lequel celui-ci reconnaît posséder un compte à UBS, était connu dans sa région. Oui, pas mal de gens connaissaient cette rumeur à la fin des années 1990. Vous avez bien lu: le député-maire avait des casseroles. Mais cela ne l’a pas empêché de prendre la présidence de la commission des finances de l’Assemblée, puis d’être choisi pour tirer les ficelles du budget de la nation. «Que savait-on au sein du PS? Ce silence est étrange, explique l’éditeur. Je sais juste ce que m’a dit Jérôme Cahuzac après ses aveux, alors qu’il était au fond du trou: «Ils m’ont tué.»

Plus qu’une fissure, un précipice

Ce mardi d’audience n’a pas seulement permis d’entrevoir cette fissure, cet «angle mort» qu’évoque le journaliste de Mediapart Fabrice Arfi, dans un entretien au média en ligne Brut. Il a permis d’apercevoir un précipice indissociable de cette affaire. Eric Dupond-Moretti, en équilibriste des prétoires, a d’ailleurs tourné autour de Jean-Luc Barré avant de poser la question. Il l’a flairé, lâchant quelques formules sur la personnalité de Jérôme Cahuzac comme «Qu’est ce qu’il a dans les tripes Cahuzac?» ou «On a envie de le détester, non?» Puis ce grand pénaliste au physique d’ours a donné son coup de griffe. «Et si François Hollande savait? Et si le président de la République était au courant?»

Jérôme Cahuzac, assis au premier rang, n’a pas réagi. On sent l’homme las, déterminé à tout faire pour ne pas être incarcéré, ce qui se passera si sa peine initiale de trois ans ferme est reconduite. Mais au fond, une bonne partie de la question est là. Car si François Hollande et une partie de la direction du parti socialiste en savaient beaucoup plus qu’ils ne l’affirment encore aujourd’hui sur Cahuzac, s’ils ont favorisé son ascension politique malgré leurs doutes, et si tous ont, une fois que la bombe médiatique a explosé, tenté de détourner le regard, alors, une interrogation s’impose dès le début de ce second procès: quelle peine mérite le seul délit fiscal de cet accusé, solitaire face à ses juges?

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