D’emblée, le feu roulant des questions intimes. D’emblée, le face-à-face coriace, poli certes, mais sans concessions. D’un côté, le président du Tribunal correctionnel de Lille désireux de connaître les plus de détails possible sur la première soirée libertine passée au crible: celle du 29 juillet 2010 à l’hôtel Murano de Paris. De l’autre: Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du FMI qui, pour son ami, co-prévenu et pourvoyeur de jeunes femmes Fabrice Paszkowski «était en fait le cadeau de ces soirées. Tout le monde venait là pour lui, pour le voir, pour le rencontrer».

L’intéressé est là, debout, les mains posées sur le pupitre de béton face aux magistrats, dans cette salle d’audience A du palais de justice de Lille, semblable à une chapelle moderne, construite dans les années 60. Impressionné, DSK ? Inquiet ? Déstabilisé ? Non. Solide. L’ancien ministre français, renvoyé devant la justice pour «proxénétisme aggravé» tient à livrer sa version des faits. Et les mots pour le faire sont choisis.

L’essentiel d’abord, énoncé d’un ton ferme: «Je ne m’estime en rien organisateur d’une quelconque soirée. je n’avais pas le temps pour cela. J’étais sans cesse aux quatre coins de la terre. Quand un ami me disait «Peux-tu passer ?», je répondais soit oui, soit non, selon mon emploi du temps». Puis il reprécise: «A aucun moment je n’ai demandé d’organiser quoi que ce soit pour moi. En revanche, lorsqu’un ami me demandait des dates, pour savoir si j’étais disponible, je répondais avec mon agenda».

Dominique Strauss-Kahn sait que les accusations portées contre lui ont, jusque-là, la plus grande peine à tenir. La procureure adjointe Aline Clérot évite d’ailleurs de l’interroger. Le parquet n’a pas, pour rien, prôné la relaxe, estimant infondées les charges de «proxénétisme aggravé». L’homme politique français se sait bien parti dans ce duel judiciaire. Alors il anticipe: «Je venais pour ma part toujours accompagné à ces soirées libertines. Mais jamais je n’aurais fait cela si j’avais su que les jeunes femmes présentes étaient des prostituées. J’ai horreur des relations tarifées. Je n’ai aucun mépris pour les prostituées. Mais ce genre de relations sexuelles glauques ne m’apporte rien. J’aime que ce soit la fête. J’aime l’aspect ludique».

Les autres prévenus se débattent au milieu de faits beaucoup plus compliqués. La plupart reconnaissent, à un moment ou un autre, avoir payé des filles pour leurs services sexuels, ce qui laisse ouverte la question sur leur responsabilité. Prostitution libre et consentie, autorisée par la loi française, ou proxénétisme, réprimé par celle-ci ? Rémunération pour une pratique sexuelle limitée dans le temps, ou recrutement, financement, organisation d’un réseau ? A l’évidence, les deux complices de DSK, Fabrice Paszkowski et David Roquet, auront de la peine à se dépêtrer des griffes de l’accusation. Rien de tel en revanche pour DSK: «J’ai accepté, sans doute à tort, le risque de mener une vie libertine. Mais jamais je n’aurais accepté de côtoyer des prostituées car elles peuvent être victimes de pressions de la part de souteneurs ou de policiers. Les prostituées sont, par définition, beaucoup trop dangereuses pour quelqu’un dans ma position à l’époque. Mes amis le savaient: c’est sans doute pour cela qu’ils ne m’ont jamais parlé de rien».

Dominique Strauss-Kahn est-il accusé ? Il est 14h40 au Tribunal de Lille, et l’on pourrait en douter si l’on pénétrait à ce moment-là dans la salle d’audience. L’ancien patron du FMI vient, à propos de la soirée du 20 juillet 2010 et des larmes que «Mounia» a dit avoir versées, d’expliquer qu’il n’en a pas gardé du tout le même souvenir. Il nuance la question du rapport de force «qui peut exister même dans un couple». DSK parle tantôt comme un témoin, tantôt comme un avocat. Il fait poliment repréciser au président sa question. Son âge était il un obstacle à une attraction mutuelle ? Comment expliquer que de si jeunes femmes aient accepté des ébats sexuels libertins avec lui ? Sa position sociale ? «Dans le fait que quelqu’un vous plaît ou ne vous plaît pas, beaucoup de facteurs interviennent, pas seulement l’apparence physique. La situation sociale en fait partie. La littérature en est pleine». Dans ce procès balzacien en diable, l’on sent DSK prêt à inviter des auteurs érotiques. Son argumentaire est calé. Il sera, à l’évidence, difficile de l’ébranler.