Lassana Bathily réajuste son masque au rez-de-chaussée du Palais de justice de Paris. Deux étages plus haut, l’audience d’ouverture du procès des attentats de janvier 2015 vient d’être suspendue. Une nuée de journalistes, sortis des quatre salles de retransmission des débats, entoure aussitôt le jeune Malien qui, le 9 janvier, parvint à s’extirper du magasin Hyper Cacher où il travaillait. Lassana donna l’alerte et renseigna les policiers avant l’assaut qui sera fatal au tueur, Amedy Coulibaly. Qu’a ressenti celui qui est aujourd’hui employé à la mairie de Paris devant les 11 accusés assis en rang, face aux défenseurs des quelque 200 parties civiles? Que dira-t-il lorsqu’il témoignera devant la Cour d’assises spéciale, le 6 octobre? A-t-il conscience que ce procès filmé (les images seront libres d’accès dans cinquante ans) sera un morceau d’histoire? «Je dirai la vérité. Ce que j’ai vécu, avoue-t-il, presque penaud, aux côtés de son avocate. Cela dit, on sait tous que ce jour-là, ceux-là étaient loin de l’attentat.»

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Regard aiguisé de Samia Maktouf, la juriste qui le représente à ce procès destiné à durer jusqu’au 10 novembre. Pas question pour elle, comme pour ses collègues chargés de défendre les blessés et les proches des 17 morts de janvier 2015, de considérer les 11 accusés présents (sur les 14 jugés) comme des «seconds couteaux», ignorant des desseins des meurtriers: les frères Saïd et Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly, tous trois tués par la police vers 17h, le 9 janvier 2015. Ce mercredi matin, la première passe d’armes entre avocats des accusés et des victimes a confirmé la stratégie des premiers: apparaître comme des complices par défaut, ignorants des buts des assassins: «Nous savons qu’ils ont apporté aux terroristes un appui logistique très renforcé, assène Samia Maktouf. Nous savons qu’ils ont tenté de dissimuler leur aide, comme Hayat Boumedienne [la compagne de Coulibaly, portée disparue en Syrie comme deux autres accusés, les frères Belhoucine]. J’ai un grand doute sur la véracité de leurs propos.»

Procès de tous les dangers

Quelques minutes avant, les prévenus en question ont quitté la salle, encadrés par des gendarmes. A voir le dispositif de sécurité autour du Palais de justice, entouré par les forces de l’ordre dès l’aube, ce procès paraît être celui de tous les dangers. D’autant que «Charlie», plus provocateur que jamais, a republié mercredi les caricatures de Mahomet qui l’ont transformé en cible des fanatiques. Et pourtant. Tous les accusés présents à ce procès pour acte terroriste le plus important jamais organisé en France – avant celui, prochain, des attentats du 13 novembre 2015 –, sont d’abord des délinquants de droit commun.

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Ali Riza Polat est, ici, celui qui encourt la peine la plus lourde: la perpétuité pour «complicité». L’homme de 35 ans est considéré comme le fournisseur d’armes de Coulibaly. Il a grandi comme lui à Grigny, près de Paris. Il aurait écrit la liste des «fournitures» nécessaires à l’attentat contre l’Hyper Cacher, ce qu’il nie. Le paradoxe de ce procès, présenté comme celui de «Charlie», est d’ailleurs qu’il va surtout disséquer la tuerie commise par Coulibaly. C’est avec le délinquant franco-malien qu’ont frayé Nezar Mickaël Pastor Alwatik, Willy Prevost, Amar Ramdani, Saïd Makhlouf, Mohamed-Amine Fares, Metin Karasular, Michel Catino et Miguel Martinez, tous accusés de «participation à une association de malfaiteurs», délit puni d’une peine maximale de 10 ans. Les frères Kouachi, qui massacrèrent la rédaction de Charlie, ont laissé beaucoup moins de traces. Le seul à les avoir fréquentés directement est Abdelaziz Abbad, un délinquant du nord de la France contacté par les tueurs pour obtenir des armes, mais sans succès.

Le lien avec les attentats du 13 novembre 2015 apparaîtra à coup sûr au fil des audiences: parmi les accusés, beaucoup ont transité par la Belgique ou les Ardennes françaises, tout comme certains des tueurs du Bataclan. Il est un peu plus de 14h. La première journée d’audience reprend. Un homme, entouré de deux policiers mais les mains libres, sort de l’ascenseur réservé aux prévenus: Christophe Raumel, 31 ans, six fois condamné pour diverses violences, est le seul accusé à comparaître libre à ce procès «Charlie».