Justice

Au procès d’El Chapo, les narcos prouvent qu’un mur ne servirait à rien

La drogue acheminée du Mexique aux Etats-Unis passe souvent par des postes-frontières officiels ou des tunnels

La situation est cocasse. Pendant que Donald Trump tente d’obtenir les 5,7 milliards de dollars nécessaires pour l’érection de son «mur» entre les Etats-Unis et le Mexique, un homme a de quoi rire sous cape depuis sa cellule new-yorkaise: Joaquin Guzman Loera, alias El Chapo. Le président américain espère stopper la venue de clandestins et de trafiquants de drogue. Or le narcotrafiquant, qui codirigeait le puissant cartel mexicain de Sinaloa, a su prouver par ses actes que les barrières et les contrôles douaniers n’empêchent pas de faire passer des quantités impressionnantes de drogue.

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Train de vie luxueux et surréaliste

Son procès s’est ouvert le 5 novembre à Brooklyn. El Chapo est notamment accusé d’être responsable de l’acheminement de 154 tonnes de cocaïne vers les Etats-Unis entre 1989 et 2014, pour un montant d’environ 14 milliards de dollars. Il est aussi inculpé pour enlèvements, possession d’armes et blanchiment d’argent, et est soupçonné d’avoir participé à au moins 30 meurtres. Chaque jour, ou presque, sa jeune femme, Emma Coronel, une ex-reine de beauté, s’assied dans le public et assiste, impassible, aux témoignages successifs, tortillant ses longs cheveux noirs entre les doigts. Et chaque jour, les journalistes se pressent à l’aube au tribunal de Brooklyn, passent plusieurs contrôles de sécurité avec l’interdiction d’avoir du matériel électronique sur eux, et se mettent dans une file d’attente pour espérer disposer d’une place dans la salle du tribunal, très prisée.

Dans ce procès hors norme, où 54 témoins se sont déjà succédé, le fonctionnement du cartel de Sinaloa et le train de vie luxueux et surréaliste de ses leaders ont été décortiqués. D’anciens membres du cartel, eux-mêmes détenus, ont décrit par le menu les centaines de meurtres commandités, les scènes de torture, les pots-de-vin versés – l’ancien président mexicain, Enrique Peña Nieto, a été accusé d’avoir reçu 100 millions de dollars de la part d’El Chapo, ce qu’il s’est empressé de démentir – et les complicités tissées dans les plus hautes sphères du pouvoir.

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Mais surtout, on en apprend beaucoup sur les routes de la drogue et la façon dont la marchandise est acheminée vers les Etats-Unis. Le Colombien Juan Carlos Ramirez Abadia, alias «Chupeta» («sucette»), ex-dirigeant du cartel Norte del Valle et principal allié colombien d’El Chapo, a par exemple détaillé comment il a pu, avec l’aide de Joaquin Guzman, exporter plus de 400 tonnes de drogue aux Etats-Unis entre 1989 et son arrestation au Brésil en 2007.

Boîtes de piments et bananes en plastique

Joaquin Guzman Loera et ses sbires recouraient à des avions, des trains, des bateaux de pêche, des vedettes rapides, et même des sous-marins. Mais le plus souvent, la drogue transitait par les postes-frontières officiels, dissimulée dans des camions-citernes ou, par exemple, dans des camions transportant des boîtes de conserve de jalapeños, une scène que la série Netflix El Chapo a mise en avant. La cocaïne se trouvait dans celles du milieu, entourée de vraies boîtes de conserve que les transporteurs pouvaient ouvrir devant des douaniers méfiants pour leur exhiber de vrais piments, a expliqué Miguel Angel Martinez, un ancien pilote d’El Chapo, au procès.

Ces cargaisons de 600 à 700 boîtes de «piments» transitaient à une époque quotidiennement entre Tijuana et Los Angeles. Selon l’ex-pilote, entre 25 et 30 tonnes de cocaïne par an ont été acheminées de cette manière aux Etats-Unis. Soit l’équivalent de 400 à 500 millions de dollars. Des bananes en plastique ont aussi été utilisées. Des photos ont été montrées pendant le procès.

Et puis, il y avait les fameux tunnels. Le cartel de Sinaloa est passé maître en la matière. C’est d’ailleurs grâce à un tunnel très sophistiqué reliant une maison désaffectée à la douche de sa cellule qu’El Chapo s’est livré à une spectaculaire évasion en juillet 2015. Aujourd’hui encore, le long de la frontière, parfois à quelques mètres seulement de la barrière, comme c’est le cas par exemple à Nogales (Arizona), de drôles de marques cimentées enlaidissent la rue: des entrées de tunnel bouchées.

Un «faible pourcentage»

Le 8 janvier, Donald Trump a une nouvelle fois évoqué la problématique des drogues lors de son discours à la nation diffusé sur les principales chaînes de télévision. «Notre frontière méridionale est un pipeline pour de grandes quantités de drogues illicites, dont la méthamphétamine, l’héroïne, la cocaïne et le fentanyl. Chaque semaine, 300 de nos citoyens sont tués par la seule héroïne, dont 90% arrivent par la frontière sud. Plus d’Américains mourront de la drogue cette année que pendant toute la guerre du Vietnam», a-t-il lancé. En ajoutant: «Le mur frontalier se rembourserait très rapidement. Le coût des drogues illicites dépasse 500 milliards de dollars par an, beaucoup plus que les 5,7 milliards de dollars que nous avons demandés au Congrès.»

Ces chiffres sont justes. Mais il vaut la peine de s’attarder sur les statistiques officielles de saisies de drogue. Seul un «faible pourcentage» de l’héroïne saisie par les autorités américaines l’est entre des postes-frontières officiels, confirme la Drug Enforcement Administration dans son rapport 2018. Il en est de même pour les autres drogues dures. La voie routière, avec des semi-remorques, des camions ou de simples voitures dotées de compartiments secrets dans le châssis, est la plus prisée, pas les coins désertiques sans barrière. Pour une simple question d’accessibilité et de rapidité. Le 7 décembre, une femme a été arrêtée à Nogales, alors qu’elle entrait aux Etats-Unis en voiture. Elle avait un peu plus de 10 kilos de cocaïne cachés sous son tableau de bord. Valeur de la marchandise: 546 000 dollars.

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