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Le procès des dérives de la privatisation de la guerre

Les quatre auteurs du massacre de la place Nisour de Bagdad en septembre 2007 ont été condamnés à de lourdes peines, dont la perpétuité pour l’un d’entre eux

Le procès des dérives de la privatisation de la guerre

Etats-Unis Les auteurs du massacre de la place Nisour de Bagdad en septembre 2007 condamnés à de lourdes peines

Le verdict annoncé lundi par une cour fédérale de Washington pour quatre employés de l’ex-société de sécurité privée américaine Blackwater est une étape importante dans la lutte contre l’impunité des miliciens privés abondamment utilisés pendant la guerre d’Irak commencée en mars 2003. Les quatre mercenaires ont été condamnés à de lourdes peines: la perpétuité pour l’un et 30 ans de réclusion pour les trois autres.

Les quatre employés de Black­water assuraient la sécurité de diplomates du Département d’Etat américain basé dans la capitale irakienne. Le 16 septembre 2007 toutefois, à la place Nisour, au centre de Bagdad, ils ont provoqué un carnage sans précédent, tuant 14 civils irakiens et en en blessant 18 autres au moyen de lance-grenades et de mitrailleuses. Selon le FBI, un véhicule stationné sur la place fut criblé de 29 balles. Des enfants et des femmes furent tués.

Un deuil de huit ans

Chercheur à la New America Foundation, un laboratoire d’idées de Washington, Peter Singer a consacré un livre au problème des mercenaires utilisées par l’armée américaine (Corporate Warriors). Il réagit au verdict: «Nous savons depuis près d’une décennie que sous-traiter la guerre implique de nombreux effets collatéraux. Le procès constitue l’un des premiers efforts pour sanctionner de tels comportements. C’est essentiel si l’on veut limiter de tels effets collatéraux.» Pour les familles des victimes irakiennes, c’est aussi une manière d’achever un deuil qui dure depuis près de huit ans. Les Irakiens désespéraient de voir un jour les auteurs de la tragédie condamnés par la justice américaine.

Les quatre condamnés n’ont pas manifesté de remords lundi au dernier jour du procès. Ils ont plutôt insisté sur le fait qu’ils ont agi correctement, en légitime défense, précisant qu’ils n’auraient que répliqué à des coups de feu. Or plusieurs dizaines de témoins ont invalidé cette thèse. Les employés de Blackwater n’ont cessé de préciser qu’ils ont agi en vrais patriotes pour le compte des Etats-Unis. L’un d’eux, Paul Slough, s’en fait l’écho: «Je me sens complètement trahi par un gouvernement que j’ai servi honorablement.» Nicholas Slatten, condamné à la prison à vie, avait fait un témoignage pour le moins troublant au cours du procès, déclarant: «Les vies de ces gens [Irakiens] ne valent rien, ce ne sont même pas des humains, ce sont des animaux.» Les avocats de la défense ont tenté de remettre la tragédie de la place Nisour dans son contexte, relevant que les mercenaires étaient au cœur des hostilités à un moment intense de la guerre d’Irak et après des attentats du 11-Septembre traumatisants. Leurs arguments n’ont pas convaincu la justice.

160 000 mercenaires en Irak

Le procès a redonné un coup de projecteur sur un phénomène préoccupant qui a pris des proportions inédites en Irak. Blackwater, société qui s’est rebaptisée Xe Services, puis Academi, a eu plus de 160 000 employés en Irak, soit davantage que ce que l’armée américaine avait de soldats. Dirigée à l’époque par Erik Prince, un gros donateur du Parti républicain, elle a obtenu des contrats du gouvernement américain pour plus d’un milliard de dollars. Or l’engagement de tels mercenaires n’a cessé de soulever des questions telles que le régime juridique auquel ils sont soumis et le déficit démocratique qu’il provoque. Les citoyens américains paient pour leur armée, mais n’ont rien à dire quand celle-ci sous-traite ses missions sans demander l’approbation du Congrès.

La privatisation de la sécurité par l’armée américaine et d’autres armées nationales a fortement augmenté au lendemain de la fin de la Guerre froide, où les effectifs militaires ont été réduits. Elle a permis au Pentagone de substantielles économies, mais a posé de vrais problèmes de contrôle. Aujourd’hui, le groupe de travail de l’ONU sur l’utilisation des mercenaires se félicite de l’action de la justice américaine, tout en appelant les Etats à élaborer un traité contraignant en la matière. Mais il met en garde: «Un tel exemple est l’exception et non la règle.» Cela paraît d’autant plus important que le marché de la sécurité privée dans le monde représente au moins 50 milliards de dollars.

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