«Le jour où vous avez un problème, il faut trouver un truc. J'ai été le truc.» L'homme qui prononce ces mots devant la Chambre correctionnelle du Tribunal de Paris s'appelle Christian Prouteau. Il fut un temps, dans les années 70-80, le visage ferme et volontaire des défenseurs de l'ordre et de la République. En 1973, il est nommé à la tête du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN); dix ans plus tard, en août 1982, il devient conseiller technique du président François Mitterrand. Et il crée une structure connue sous le nom de cellule antiterroriste de l'Elysée, organisme sans statut précis, qui deviendra une sorte de service secret autonome. Voilà pour le truc.

Douze prévenus (dont plusieurs anciens collaborateurs directs de François Mitterrand et des hauts responsables de la gendarmerie), quarante-deux parties civiles, des dizaines et des dizaines de témoins sont convoqués depuis le début de cette semaine devant le tribunal, qui a trois mois pour tenter de faire la lumière sur ce truc et ses conséquences, qui ne seraient que rocambolesques si elles ne révélaient en même temps les dessous sinueux de l'exercice du pouvoir. Car la cellule antiterroriste de l'Elysée a produit l'une des plus incroyables entreprises d'espionnage téléphonique jamais organisées dans les coulisses de la République: 150 personnes mises sur écoute entre 1983 et 1986, des milliers de conversations décryptées après leur enregistrement sur les 20 lignes qui lui étaient réservées.

L'énorme dossier d'instruction n'a abouti qu'à des inculpations pour atteinte à la vie privée, qui impliquent des condamnations légères. On n'attend donc pas tant le verdict des juges qu'un procès public pour l'histoire, vingt ans après les faits mais aussi après des années de dénégations des responsables de la République, jusqu'à celles de François Mitterrand devant deux journalistes belges qui sont passées en boucle ces jours-ci sur les chaînes françaises. Au début du mois d'avril 1993, les deux journalistes interviewent le président de la République et l'interrogent sur les «interceptions». François Mitterrand répond d'un ton sec: «L'Elysée n'écoute rien. Il n'y a pas de système d'écoute ici. […] Moi, personnellement, je n'en ai jamais lu une seule.» Et il ajoute, avant de congédier les insolents: «Si j'avais su qu'on allait tomber dans ces bas-fonds, je n'aurais pas accepté l'interview.»

Aujourd'hui, on connaît l'ampleur de l'affaire, mais on sait aussi que François Mitterrand a au moins lu le décryptage d'une de ces écoutes puisqu'on y trouve son paraphe. Le 4 mars 1993, le journal Libération publie 16 comptes rendus de conversations provenant de la ligne personnelle d'Edwy Plenel, le directeur de la rédaction du Monde, où il était alors journaliste. Le 12 mars, Libération publie un document faisant état de 114 demandes de branchement de lignes entre janvier 1983 et janvier 1986. Le premier ministre de l'époque, Pierre Bérégovoy, ordonne une enquête. Il faudra des péripéties, dont la livraison au juge chargé de l'instruction de disquettes informatiques par une femme mystérieuse, et la levée du secret-défense couvrant une partie de l'affaire en 1998, pour que l'écheveau commence à se dénouer.

Christian Prouteau a déclaré au tribunal qu'il avait été le «truc» destiné à résoudre un problème. En fait, il s'agissait de plusieurs problèmes.

Premièrement, lorsque naît cette institution secrète en août 1982, la gauche est au pouvoir depuis un an. L'ambiance est encore à l'affrontement. François Mitterrand et ses ministres se défient d'une haute administration et des hiérarchies policières qui ont été au service de la droite depuis plus de vingt ans. Le président de la République cherche des collaborateurs en qui il peut avoir confiance et qu'il peut contrôler.

Deuxièmement, la France a été l'objet de plusieurs attaques terroristes. La dernière, le 9 août 1982, a eu lieu rue des Rosiers, à Paris, dans le restaurant de Jo Goldenberg qui propose une cuisine juive d'Europe centrale, et elle a fait 6 morts et 22 blessés. Peu après, François Mitterrand contacte Christian Prouteau pour créer la cellule antiterroriste.

Troisièmement, il y a à cette époque un secret d'Etat qui est un secret du chef de l'Etat et qui s'appelle Mazarine, la fille qu'il a eue avec Anne Pingeot. Le président veut le préserver à tout prix, notamment contre Jean-Edern Hallier, un écrivain mégalomane (décédé en 1997) qui menace de publier un livre où il révélera la vérité. On écoutera tous ceux qui l'approchent, de près ou de loin,

Le reste, c'est la dérive paranoïaque d'une structure qui fonctionne en vase clos contre tous les autres services. Ce sont les manipulations, l'affaire des «Irlandais de Vincennes» où l'on arrêta trois individus après avoir découvert chez eux des armes dont on finira par savoir qu'elles ont été déposées par l'un des membres de la cellule de l'Elysée. Et le passage insidieux de la lutte contre le terrorisme à la protection personnelle du président de la République et de sa vie privée.