Afrique

«Le procès Habré est un message d’espoir pour les victimes des dictateurs»

Rencontre avec l’avocat genevois Alain Werner, qui plaidera cette semaine à Dakar pour faire condamner l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré. Vingt-cinq ans après les faits

Avant de s’envoler pour le Sénégal, Alain Werner a étalé ses dossiers sur la table d’un café. Des milliers de pages qui consignent la machine de terreur de l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré. C’est à Dakar, où l’ancien maître de N’Djamena s’est réfugié, que s’ouvre le dernier acte de son procès. Alain Werner plaidera aux côtés d’autres avocats internationaux au nom des victimes tchadiennes. La répression pendant les huit ans de règne Habré entre 1982 et 1990 aurait fait 40 000 morts. La défense ne reconnaît pas la légitimité de la cour de Dakar qu’elle estime instrumentalisée par le successeur de Hissène Habré, le président Idriss Déby.

Alain Werner faisait partie de l’équipe des procureurs qui a réussi à faire condamner l’ancien président libérien Charles Taylor devant le tribunal spécial de l’ONU pour la Sierra Leone, pays où il avait soutenu une sanglante rébellion. Il a aussi défendu les victimes des Khmers rouges. En 2012, il a fondé l’association Civitas Maxima, qui documente les crimes de masse, notamment en Afrique de l’Ouest.

Sa vocation pour la justice a germé très tôt. Sa mère était aumônière en prison. C’est derrière les barreaux qu’elle rencontre le banquier Robert Leclerc. La faillite de sa banque est l’objet d’un grand procès dans les années 1980. «J’étais très impressionné par les avocats qui défilaient chez nous pour défendre mon beau-père», se souvient-il.

Rencontre avec un «chasseur de dictateurs»

Bien plus tard, une autre rencontre va le marquer: celle d’un professeur charismatique à l’université de Columbia à New York. Reed Brody, également conseiller juridique de l’ONG Human Rights Watch, est en train de gagner ses galons de «chasseur de dictateurs». L’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres quelques années plus tôt a montré que les anciens chefs d’Etat n’étaient plus intouchables. L’Américain rappelle son ancien élève pour monter un dossier d’accusation contre Hissène Habré.

Lire également: «Hissène Habré: récit d’une traque de vingt-cinq ans» (17 juillet 2015)

Le Suisse a fait ses preuves contre Charles Taylor. «La difficulté était de prouver son implication dans les crimes en Sierra Leone voisine, un pays où il n’avait jamais mis les pieds. Il fonctionnait comme un mafioso, sans aucun ordre écrit», explique Alain Werner. Tout le contraire de Hissène Habré. «Son contrôle sur la police politique, la direction de la documentation et de la sécurité (DDS), était tel qu’il en nommait les traducteurs», continue l’avocat.

En 2001, Reed Brody était tombé sur une mine d’or en visitant un ancien centre de détention: les archives de la DDS. L’analyse des milliers de fiches et de notes montrera que la police politique référait directement au président. En 1984, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) demande la libération de prisonniers libyens, alors en guerre contre le Tchad, soignés dans un hôpital. Hissène Habré a lui-même annoté la demande, selon une analyse graphologique commandée par Alain Werner et ses collègues. «Désormais aucun prisonnier de guerre ne doit quitter la maison d’arrêt, sauf en cas de décès».

«Ce procès est un ovni»

Les conditions de détention dans les geôles de Habré, l’une d’elles située à une centaine de mètres du bureau présidentiel, étaient épouvantables et les exécutions sommaires légions. En tournant les pages de ses classeurs, Alain Werner égrène les témoignages glaçants. «Je ne me vois pas plaider d’autres affaires. C’est devenu bien plus qu’un travail. Une manière de conjurer les inégalités et le fait d’avoir eu la chance d’être né à Genève»

«Ce procès au Sénégal est un ovni», s’enthousiasme Alain Werner. Personne n’y avait intérêt. Hissène Habré était l’ami des Occidentaux contre le colonel Kadhafi et l’homme qui l’a chassé du pouvoir, le président Déby, n’était autre que son chef des armées. «C’est un message d’espoir pour les victimes, comme par exemple en Syrie. Vingt-cinq ans après les faits, Hissène Habré doit répondre de ses crimes». Le verdict est attendu pour le mois de mai.

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