Turquie

Le procès pour «insulte», l’arme préférée du président Erdogan

Journalistes, artistes ou quidams, personne n’y échappe. Depuis son élection à la tête de l’Etat, les poursuites pour «insulte» à Recep Tayyip Erdogan pleuvent sur ses détracteurs

Recep Tayyip Erdogan est un homme susceptible. Susceptible et procédurier. Depuis son élection en août 2014, le chef de l’Etat turc a exhumé du code pénal une disposition délaissée par ses prédécesseurs. Elle permet – article 299 – de «punir d’un à 4 ans de prison celui qui insulte le président». La peine peut s’alourdir d’un tiers si l’offense est commise «par voie de presse et de diffusion».

Les procès pleuvent et le président s’en félicite. Récemment, Recep Tayyip Erdogan expliquait que «toutes les attaques contre ma personne et ma famille sont des attaques contre la nation et la volonté nationale». Vendredi 26 février, le parquet d’Ankara a réclamé la levée de l’immunité parlementaire du chef du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, pour «insulte au président».

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«Il est impossible de compter le nombre total de procès», observe l’avocate Benan Molu, qui a tenté – en vain – de dresser l’inventaire. D’autant plus difficile que «le président et ses avocats ne sont pas toujours à l’origine des poursuites, ajoute-t-elle. Ce sont aussi des policiers qui prennent l’initiative de gardes à vue, ou des procureurs qui déclenchent d’eux-mêmes une action pénale.» D’après le ministre turc de la Justice, Bekir Bozdag, son ministère a autorisé des poursuites dans 1845 cas d’insultes présumées au chef de l’Etat.

Dans certains cas, l’affaire tourne à la délation. Ainsi de ce mari d’Izmir – en instance de divorce – qui a dénoncé son épouse. Exaspéré de l’entendre maudire Recep Tayyip Erdogan à chaque apparition télévisée, ce chauffeur de camion a porté plainte contre elle pour «insulte» au président, preuves sonores à l’appui.

«L’abondance des procès et la variété des profils reflètent le vaste monde hostile qu’Erdogan a dans la tête», s’inquiète Erol Önderoglu, représentant en Turquie de Reporters sans frontières (RSF). Les journalistes d’opposition sont les plus exposés. Tunca Ögreten, du quotidien en ligne Diken, affronte quatre procès pour insulte. L’un d’eux concerne une interview de septembre 2015 dans laquelle Perihan Magden, romancière à succès, comparait Erdogan à «un tigre sauvage acculé dans un coin». Le journaliste et la romancière sont tous deux poursuivis. «L’objectif est de faire taire les voix critiques», commente Tunca Ögreten, qui soupire: «Si seulement nous avions confiance en l’indépendance de notre justice!»

C’est le véritable enjeu, selon l’avocate Benan Molu. Car il faut bien des procureurs pour ouvrir les enquêtes et des juges pour condamner. «J’ai en mémoire un acte d’accusation dans lequel le procureur commençait par souligner que, d’après la Cour européenne des droits de l’homme, les propos incriminés pouvaient tout à fait relever de la liberté d’expression et non d’une insulte, raconte l’avocate. Mais il soutenait ensuite que cela n’était pas le cas… sans même expliquer pourquoi. C’est aberrant.»

D’autant plus aberrant que les poursuites n’épargnent pas les mineurs. Cette semaine, un écolier de 13 ans a été placé en garde à vue. En cause: un message d’insultes sur Facebook, que l’enfant nie avoir publié.

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