Maghreb

Procès de Kevin Z. au Maroc: «Une procédure bancale, bâclée et biaisée», selon son avocate

Le jeune Suisse a enfin déposé dans le procès des assassins de deux Scandinaves au Maroc en décembre dernier. Son avocate genevoise, Saskia Ditisheim, dénonce un procès inéquitable

Kevin Z., ressortissant suisse accusé dans le cadre de l’assassinat de deux touristes scandinaves, la Danoise Louisa Vesterager Jespersen (24 ans) et son amie norvégienne Maren Ueland (28 ans) dans la nuit du 17 décembre dernier, a comparu hier, jeudi, devant les juges du Tribunal de première instance de Salé, près de la Cour d’appel de Rabat, au Maroc. Lors de cette cinquième audition d’un procès mené au pas de charge, il n’a guère eu le temps de répondre aux nombreuses questions de l’accusation. Si les quatre principaux suspects ont reconnu les faits et ne les regrettent pas, la plupart des accusés clament leur innocence. La pénaliste genevoise Saskia Ditisheim, avocate de Kevin Z., dénonce une violation flagrante des droits de la défense et des failles dans la procédure. Elle s’en explique depuis Rabat. Kevin risque jusqu’à 30 ans de prison.

Lire aussi: Au Maroc, un Suisse devant ses juges

Le Temps: Quelles sont les charges retenues contre Kevin Z.?

Saskia Ditisheim: Selon l’acte d’accusation, on lui reproche d’avoir aidé les principaux suspects à utiliser une messagerie cryptée, Telegram, de les avoir entraînés au tir lors de parties de paintball, d’avoir participé à leurs réunions et d’avoir planifié avec eux des attaques qui n’ont pas été mises en œuvre.

Plaide-t-il coupable?

Non. Il n’a rien reconnu de ce qu’on lui reproche. En revanche, il a confirmé avoir rencontré certains des accusés, avoir joué une partie de paintball avec ces derniers. Mais cela ne fait pas de lui un coupable.

Pourrait-il être condamné en Suisse pour les mêmes faits?

Non, car il est établi qu’il n’a pas participé à l’assassinat; il était alors en Suisse. Il n’a pas non plus programmé, élaboré ou contribué à ce crime. En outre, il n’est nullement établi que Kevin Z. faisait partie d’une cellule terroriste dirigée par l’émir ou qu’il aurait planifié des attentats jamais réalisés. On est dans l’affabulation pure.

Lire également: Suisse condamné au Maroc: le beau-père s’indigne

Le procès garantit-il les droits de l’accusé?

Non, les droits de la défense ont été gravement violés. D’une part, lors des interrogatoires de la police, on a fait signer à Kevin Z. des documents en arabe qu’il ne pouvait pas comprendre. Je rappelle qu’il ne parle pas l’arabe et qu’il n’avait pas de traducteur. Cela est contraire à ce que stipule le code marocain de procédure pénale et viole l’article 14 du pacte international relatif aux droits civils et politiques. D’autre part, ce procès connaît un problème général de traduction: elle est intermittente et de très mauvaise qualité. L’interprète peine à traduire et tout le monde parle en même temps. C’est un motif de nullité. Enfin, on ne le laisse pas parler: tout est saccadé, les questions fusent, mais le juge et le procureur ne cessent de couper la parole aux accusés. Kevin Z. a demandé à plusieurs reprises qu’on lui laisse le temps de s’expliquer et ses requêtes n’ont pas été entendues. D’ailleurs, on avait l’impression que les juges ne voulaient pas l’écouter.

Lire enfin: Et si le Suisse accusé de djihadisme au Maroc n’avait rien d’un terroriste?

Est-ce encore équitable?

J’ai l’impression que le juge pousse l’accusé à dire ce qu’il veut entendre et cela met sérieusement en doute son impartialité. C’est d’autant plus choquant que Kevin Z. risque 30 ans de prison. Toute la procédure m’apparaît bancale, bâclée et biaisée. Le seul témoin à décharge a été refusé. Les droits de la défense sont bafoués.

Les autorités suisses assistent-elles Kevin Z.?

Pas vraiment et je suis choquée que l’ambassade de Suisse n’ait pas été représentée ici, à Rabat, durant l’audition. La Suisse doit s’assurer que Kevin Z. a droit à un procès équitable, et cela passe par leur présence à l’audience. Affirmer que la présence d’un avocat est suffisante pour garantir l’équité du procès est une hérésie.

Quand attend-on le verdict?

Les plaidoiries commenceront lors de la prochaine audience, jeudi prochain: celle des parties civiles d’abord, de l’accusation ensuite et, enfin, de la défense. Le tout sur plusieurs audiences. Le verdict suivra dans quelques semaines.

Publicité