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Le procès à puissants enjeux d’un Rwandais en France

L’ouverture, mardi, du procès d’un instigateur présumé du génocide rwandais annonce peut-être une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays. A quelques semaines du triste 20e anniversaire du massacre, la justice française est sous les projecteurs

C’est un procès «pour l’histoire», ont dit plusieurs médias français dès son ouverture, mardi. Il est d’ailleurs filmé, ce qui est exceptionnel en France, a relevé Europe 1. Le procès de Pascal Simbikangwa, pour complicité de génocide et de complicité de crime contre l’humanité lors des massacres au Rwanda entre avril et juillet 1994, constitue une première pour la justice française, dans un contexte toujours tendu. Certes, il s’agit, rappelle RFI, du «quatrième en France pour complicité de crimes contre l’humanité, après ceux de Klaus Barbie (1987) de Paul Touvier (1994) et de Maurice Papon (1998)». C’est cependant le premier portant sur le Rwanda.

Des procès de responsables du génocide rwandais ont déjà eu lieu, notamment en Suisse en 1999 – où la condamnation d’un maire par un tribunal militaire helvétique a été confirmée en 2001 comme l’avait indiqué Le Temps, qui avait suivi le procès –, ainsi qu’en Belgique, et au Canada. S’agissant de la France, à Bruxelles, La Libre Belgique a souligné dans son titre le temps qu’il aura fallu jusqu’à l’ouverture de la procédure: «La justice, 20 ans plus tard». Au premier jour du procès, le correspondant écrit: «Il va pouvoir se poursuivre, le premier procès tenu en France d’un Rwandais présumé complice de génocide et de crimes contre l’humanité. Mardi, en effet, à deux mois du vingtième anniversaire du génocide de 1994, la cour d’assises de Paris a d’emblée rejeté les requêtes en nullité présentées par la défense de l’accusé.»

En songeant aux houleuses relations entre la France et le Rwanda depuis 1994, la tenue même du jugement de Pascal Simbikangwa n’avait rien d’évident. Paris a été soupçonné de soutien au régime génocidaire. En 2006, rappelle RFI, «la tension [entre les deux pays] est allée jusqu’à la rupture des relations diplomatiques, lorsque la justice française avait mis en cause des proches du président Kagame dans l’attentat contre l’avion du chef de l’Etat de l’époque, Juvénal Habyarimana, une opération considérée comme l’élément déclencheur du génocide.»

En sus, contrairement au Canada et à la Norvège, la France a jusqu’ici rejeté toute demande d’extradition de suspects réfugiés sur son territoire. Elle doit d’ailleurs se prononcer sur trois demandes de ce type le 28 février prochain. Un préavis défavorable a déjà été donné. Interrogeant l’historienne franco-rwandaise Assumpta Mugiraneza, RFI relève encore que «[…] la tension diplomatique peut resurgir très vite. Ce fut le cas en 2012 lorsque les autorités rwandaises avaient refusé d’agréer, pendant plusieurs mois, le nouvel ambassadeur français dans le pays. Et cette tension pourrait revenir à chaque nouvelle affaire. […] le verdict dans l’affaire Simbikangwa […] pourrait être récupéré politiquement.» Pour l’historienne, «si Pascal Simbikangwa est acquitté, il ne faudrait pas que le Rwanda accuse la France de nouveau. S’il est condamné, il ne faudrait pas que Paris dise: «Voyez comme nous voulons un apaisement?».»

La lenteur française à empoigner le sujet a avivé les critiques. Citant une figure de la défense des droits de l’homme, et partie civile, Le Nouvel Obs écrit à ce sujet que «des Rwandais parfois soupçonnés d’implication dans le drame sont réfugiés en France depuis le génocide, comme la veuve du président Habyarimana, Agathe, arrivée à Paris quelques jours après la mort de son mari. Pour les associations parties civiles, c’est clair, il n’y a longtemps pas eu de volonté politique de poursuivre ces personnes. «Des années de perturbations politiques entre le Rwanda et notre pays ont compromis l’avancée judiciaire de ces dossiers, estime Patrick Baudouin, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’Homme. […] Enfin la France remplit ses obligations. C’est tard, mais mieux vaut tard que jamais».» Le journal ajoute toutefois que «dans l’affaire Simbikangwa, la critique est moins recevable, puisqu’il a été interpellé il y a seulement quatre ans. Depuis janvier 2012 et la création du Pôle «Crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre» au parquet de Paris, le processus s’est nettement accéléré.»

Afrik.com a relayé l’enthousiasme mesuré du gouvernement rwanda, par la voix de son ministre de la Justice Johnston Busingye, qui voit dans la procédure un «bon signe bien que tardif». Le média en ligne précise que «Kigali […] accuse la France depuis de nombreuses années d’être un refuge pour les présumés génocidaires».

A Kigali, le New Times a souligné le fait que la France tient «finalement» un tel procès, rappelant, entre autres, qu’en 2004, la Cour européenne des droits de l’homme a critiqué la France en l’accusant de «traîner les pieds» s’agissant d’amener des suspects du génocide contre les Tutsies devant la justice.

Le jugement de la Cour d’assises de Paris aura donc, irrémédiablement, une lecture politique. Evoquant de manière plus large les relations entre les deux pays ces deux dernières décennies, Le Figaro nuance toutefois l’hypothèse de nouvelles difficultés: «[…] Le risque de connaître une nouvelle rupture s’est éloigné. Ni Paris ni Kigali n’y ont intérêt. La France car elle ne souhaite pas trop raviver le souvenir d’une époque qui reste une tache dans son histoire. Le Rwanda car il a besoin de son meilleur ennemi, puissance au sein de l’Union européenne, un allié potentiel qu’il ne peut mépriser alors que l’image du pays s’est dégradée ces dernières années.»

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