Un procès politique, décrit par d'aucuns comme le «procès du siècle», crucial pour l'avenir de la démocratie turque, s'est ouvert lundi près d'Istanbul. Quatre-vingt-six suspects, parmi eux deux généraux à la retraite, des journalistes et des universitaires, issus de tendances différentes mais unis par leur ferveur nationaliste et leur laïcisme militant, sont accusés d'avoir tenté de préparer le terrain pour un coup d'Etat, par le biais de meurtres et d'attentats visant à affaiblir le gouvernement islamiste modéré du Parti de la justice et du développement (AKP).

La première audience a rapidement sombré dans le chaos, les lieux choisis pour le procès étant mal équipés pour accueillir les nombreux journalistes et la foule bruyante de supporters des accusés, brandissant des drapeaux turcs et scandant des slogans affirmant que «les traîtres sont au gouvernement, les patriotes en prison». Après plusieurs interruptions, l'audience a été reportée au 23 octobre.

L'affaire Ergenekon avait débuté avec la découverte d'un dépôt d'armes, il y a un an et demi, au domicile d'un officier à la retraite dans une banlieue d'Istanbul. Le réquisitoire de 2455 pages, publié à la suite d'une enquête laborieuse, détaille des activités illégales et des complots dignes d'un roman policier, remontant à plusieurs années.

Parmi les chefs d'accusation figurent notamment le meurtre d'un juge à la Cour d'appel en 2006 ainsi qu'un attentat à la bombe contre le journal républicain Cumhuriyet. Ces attaques, attribuées à l'époque à des extrémistes islamistes, avaient suscité de fortes réactions contre le parti au pouvoir.

Ce n'est pas la première fois que des liens sont révélés en Turquie entre des cellules ultra-nationalistes et des membres des forces de sécurité. En 1996, dans l'affaire Susurluk, un chef de police et le dirigeant d'une organisation armée d'extrême droite avaient trouvé la mort dans un accident de voiture, qui avait également blessé un politicien. Un réseau initialement formé durant la guerre par l'Etat pour des opérations secrètes avait alors été démasqué, similaire à celui de Gladio, démantelé en Italie dans les années 1990. Ces groupes, opérant en marge de la loi, avaient par la suite développé des activités indépendantes, notamment le trafic de drogue.

Un des principaux suspects du procès Ergenekon, le général Veli Küçuk, aujourd'hui à la retraite, figurait déjà parmi les personnages clés de l'affaire Susurluk. Le général avait alors bénéficié de la protection de l'armée et évité une procédure judiciaire. Un autre nom familier est celui de Kemal Kerinçsiz, l'avocat ultra-nationaliste qui avait intenté des procès à l'écrivain Orhan Pamuk ainsi qu'au journaliste turc d'origine arménienne Hrant Dink, assassiné en 2007.

Les opposants au gouvernement affirment que ce procès est motivé par le désir de revanche de l'AKP et rappellent que l'acte d'accusation a été publié en juillet 2008, juste avant que la Cour constitutionnelle ne se prononce sur la requête du procureur de la Cour d'appel, qui demandait la dissolution du parti au pouvoir pour «activités anti-laïques». L'AKP avait de justesse échappé à l'interdiction.

Le procès reflète les divisions profondes au sein de la société turque et risque de ranimer les tensions qui opposent l'AKP, au pouvoir depuis 2002, et l'élite laïque du pays, convaincue que le but du gouvernement est d'instaurer la loi islamique. Les partisans de l'AKP, pour leur part, estiment que les actes provocateurs organisés par les membres d'Ergenekon ont exacerbé ces différends.

Le fait que des généraux puissent comparaître devant les juges représente en soi une évolution considérable des équilibres politiques en Turquie. «Même si seulement la moitié des accusations sont prouvées, c'est la première fois que des gens complotant contre le gouvernement doivent rendre des comptes à la justice», explique Jenny White, une anthropologue de l'Université de Boston, qui fait des recherches sur le nationalisme turc. Après Susurluk, seul des personnages mineurs avaient été emprisonnés. Pour cette affaire, les accusations restent cependant à prouver et l'atmosphère chaotique durant cette première journée du procès indique qu'il sera ardu.