Pour la presse brésilienne, c’est le procès du siècle qui s’ouvre aujourd’hui à Brasilia. Celui de la part d’ombre de la très populaire «ère Lula». Les onze juges de la Cour suprême devront statuer sur le plus grand scandale de corruption au Brésil depuis la destitution de l’ancien président Fernando Collor, en 1992: le «mensalão», ­ou grosse mensualité, comme a été désigné le supposé système d’achat de voix dont fut accusé le Parti des travailleurs (PT, gauche) durant le premier mandat de Lula, qui a présidé le pays de 2003 à 2010.

Corruption, blanchiment d’argent, détournement de fonds publics, association de malfaiteurs, évasion de devises… Les chefs d’accusation sont nombreux, les accusés aussi: 38, dont José Genoino, président du PT au moment des faits, Delúbio Soares, ex-trésorier de la campagne de Lula, mais surtout José Dirceu, son chef de cabinet (numéro deux de l’exécutif au Brésil), limogé en 2005 et destitué de son mandat de député dans la foulée.

Pour le procureur général, qui parle du «scandale de corruption le plus osé dont on ait eu connaissance au Brésil», José Dirceu était le chef d’une «organisation criminelle» qui visait, en 2003 et 2004, à payer des pots-de-vin à des parlementaires afin de les convaincre de voter en faveur des projets de loi soumis à la Chambre par le gouvernement de Lula. Le «mensalão» aurait été alimenté par des fonds publics détournés par le publicitaire Marcos Valério, via des contrats entre son agence et le gouvernement. Au moins 43 millions de reals (20,5 millions de francs) auraient ainsi été distribués au PT et à quatre partis de sa coalition.

Les intéressés démentent, assurant que leur soutien était d’ores et déjà acquis, en tant que membres de la coalition gouvernementale. Un peu vite dit, au regard de l’infidélité coutumière des partis dans le pays… Le PT, pour sa part, reconnaît tout juste avoir mobilisé des fonds «non déclarés», pratique illégale mais courante parmi les partis brésiliens, pour aider ceux de sa coalition à financer leurs campagnes électorales.

L’affaire, révélée en 2005, avait provoqué une onde de choc dans l’opinion, qui voyait dans le PT, autrefois chantre de la moralité publique, un rempart contre la corruption. Mais Lula y a survécu. L’ex-président, qui s’était dit «trahi», n’est pas mis en cause, rien ne prouvant qu’il ait autorisé des pratiques dont il fut pourtant le principal bénéficiaire. Porté par le recul spectaculaire de la pauvreté et une forte croissance économique, l’ancien métallo a été triomphalement réélu en 2006 puis a réussi à faire élire à sa succession sa protégée, Dilma Rousseff, en 2010.

L’ombre de l’ex-président plane pourtant sur ce procès. Lula, principale figure politique brésilienne, reste très populaire, ce qui en fait l’homme à abattre pour l’opposition. Lui-même serait inquiet des conséquences pour son image d’une condamnation de ses anciens collaborateurs. Resté très actif dans la cuisine du pouvoir, il aurait, l’accuse Gilmar Mendes, l’un des juges de la Cour suprême, tenté de faire pression sur lui pour obtenir le report du procès qui se déroulera en pleine campagne pour les municipales d’octobre. Un verdict défavorable risquerait de miner les chances du PT qui dispute plusieurs mairies, dont celles de São Paulo, la plus grande ville du pays. Dilma Rousseff, elle, semble devoir tirer son épingle du jeu. Son nom n’a jamais été mêlé au scandale. De surcroît, la présidente s’est bâtie une image de «Madame propre» en limogeant plusieurs ministres accusés de malversations.

Pour les observateurs, quelle que soit l’issue du procès, sa simple tenue est le signe d’un renforcement des institutions dans un pays où la corruption reste largement impunie. La Cour suprême, instance compétente pour juger les autorités publiques, n’a condamné à ce jour que cinq personnes.

«Ce jugement risque de prendre une tournure politique, estime le politologue Aldo Fornazieri. La pression de la presse, qui a déjà condamné d’office le parti de Lula, est très forte. Il faut voir si la Cour saura y résister et s’en tenir à l’examen des preuves.» Lesquelles ne seraient pas formelles, affirment certains spécialistes, sur l’accusation clé de l’achat de voix ou encore sur l’origine publique des fonds détournés.

La population, quant à elle, se désintéresse de l’affaire. Pour les Brésiliens, la corruption touche l’ensemble de la classe politique. Ils ont tendance à voter pour celui ou celle qui améliore leurs conditions de vie. «Voleur pour voleur, je vote pour celui qui fait le plus pour le peuple», résumait, lors de la présidentielle de 2006, une électrice de Lula, après avoir énuméré tout ce qu’elle avait pu acquérir grâce à la hausse de son pouvoir d’achat. «Les Brésiliens condamnent la corruption mais ils ont du mal à la sanctionner, surtout quand elle est le fait de leurs députés, reprend Aldo Fornazieri. Le Brésilien moyen est peu politisé. De plus, les enquêtes montrent que, face au grand nombre de candidats au parlement, les gens oublient carrément pour qui ils ont voté. Du coup, ils ne parviennent pas à suivre le mandat de leur député.»

Au moins 20,5 millions de francs auraient été distribués au PT et à quatre partis de sa coalition