Mardi, les Libériens étaient appelés aux urnes pour modifier leur Constitution. Cet enjeu éclipse le procès qui s’est ouvert à des milliers de kilomètres de là, dans la neige de Bellinzone. Devant le Tribunal pénal fédéral, l’ancien chef de guerre Alieu Kosiah doit répondre de crimes de guerre commis pendant le terrible conflit qui a englouti le petit pays d’Afrique de l’Ouest de 1989 à 2003.

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Le vote de mardi a eu lieu dans un climat de défiance de plus en plus grand à l’égard du président George Weah, l’ancienne star du football élue en 2017. Les Libériens devaient, entre autres, se prononcer sur une réduction de la durée des mandats présidentiels, passant de six ans à cinq ans.

Mais l’opposition soupçonne le président de vouloir remettre les compteurs à zéro. George Weah pourrait ainsi briguer encore deux mandats de cinq ans et rester aux commandes jusqu’en 2034. L’empressement du pouvoir à organiser ce référendum alimente les soupçons.

Mutisme des autorités

Dans ce contexte délicat, les autorités n’ont pas dit un mot sur le procès en Suisse. Un mutisme qui ne surprend pas Aaron Weah, qui n’a aucun lien de parenté avec le président. Ce chercheur libérien, spécialiste des crimes de masse commis dans son pays et invité à l’Université d’Irlande du Nord, estime qu’il n’y a «aucune volonté politique» de rouvrir les pages sanglantes de l’histoire du Liberia.

La formation d’une Commission vérité et réconciliation en 2005 après la guerre civile et l’élection d’Ellen Johnson Sirleaf, première femme à diriger un pays africain et Prix Nobel de la paix en 2011, avait pourtant suscité un grand espoir. «Plus de 20 000 victimes ont témoigné devant la commission. Elles espéraient que cela ouvre la voie à des poursuites judiciaires contre les anciens chefs de guerre», se souvient Aaron Weah.

«Faiseurs de roi»

Quand elle termine ses travaux en 2009, la commission recommande d’ailleurs des suites judiciaires. Plus de dix ans plus tard, cette conclusion reste lettre morte. «Les mêmes qui étaient chargés d’appliquer les recommandations de la commission étaient impliqués dans les atrocités, détaille Aaron Weah. Les anciens chefs de guerre se sont recyclés et ils sont maintenant faiseurs de roi.»

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Pendant la guerre civile, George Weah enfilait les buts sur les terrains européens et était encore loin d’envisager une carrière politique. C’est d’ailleurs cette posture d’homme neuf qui avait séduit les Libériens. «En 2004, alors ambassadeur de l’Unicef, il se prononçait pour des poursuites judiciaires. Depuis son élection, il a moins de principes et il est devenu politicien», regrette Aaron Weah.

Le président est cerné par des figures du sombre passé libérien. A commencer par la vice-présidente Jewel Taylor, qui n’est autre que l’ex-épouse de l’ancien président Charles Taylor, condamné à 50 ans de prison par la justice internationale pour avoir soutenu une rébellion en Sierra Leone voisine. Prince Johnson, un autre chef de guerre tristement célèbre pour avoir filmé la torture et l’assassinat en 1990 du président Samuel Doe, prédécesseur de Charles Taylor, est aujourd’hui un sénateur influent.

Paradoxalement, Charles Taylor n’a jamais été inquiété pour ses crimes commis au Liberia pour parvenir au pouvoir et le garder. Ces atrocités étaient pourtant bien plus nombreuses que celles commises dans le pays voisin. «En Sierra Leone, la guerre a été le fait de gens ordinaires, alors qu’au Liberia elle a été menée par l’élite politique et celle-ci n’a pas changé. Voilà pourquoi le travail judiciaire est presque impossible», conclut Aaron Weah.

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Les activistes libériens voient dans les procès à l’étranger leur seul espoir de faire bouger les lignes au Liberia. D’autant qu’Alieu Kosiah n’est pas un petit poisson. Ennemi de Charles Taylor, il était le commandant de l’Ulimo (Mouvement uni de libération pour la démocratie), l’une des nombreuses factions du conflit, responsable de 8% des exactions au Liberia, selon la Commission vérité et réconciliation.

Alieu Kosiah est donc loin d’être un inconnu au Liberia. L’un des journalistes les plus respectés du pays, Rodney Sieh, fondateur du journal Front Page, a fait le voyage en Suisse pour couvrir le procès. Un envoyé spécial du quotidien est aussi retourné dans le comté de Lofa, dans le nord du pays, où les combattants de l’Ulimo ont terrorisé la population de 1993 à 1995, avant qu’Alieu Kosiah se réfugie en Suisse. Certains habitants témoignent avoir vu leurs proches tués sous leurs yeux et avec l’approbation du commandant Kosiah. Ils réclament la peine de mort pour le suspect, mais le journal s’empresse de préciser qu’elle n’est pas prévue par la Suisse.