Chaque jour, c’est le même scénario. Harvey Weinstein arrive vers 9h à la Cour suprême de l'Etat de New York, comme un pantin désarticulé, accroché à son déambulateur ou au bras d’un homme de son équipe. Accusé par plus de 80 femmes de viols ou d’agressions sexuelles, il est jugé pour deux plaintes concrètes: Mimi Haleyi l’accuse d’un cunnilingus forcé survenu en 2006, et Jessica Mann de l’avoir violée en 2013. Mais l’accusation, qui cherche à démontrer qu’Harvey Weinstein est un prédateur sexuel manipulateur, a obtenu que quatre autres femmes soient entendues comme témoins.

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La plupart ont déjà livré leur récit devant le tribunal, parfois pendant de longues heures. Et toutes ont dû se défendre face aux avocats d’Harvey Weinstein, déterminés à prouver que les relations sexuelles de leur client ont toujours été consenties. Emmenée par Donna Rotunno, surnommée la «bouledogue des tribunaux», la défense a notamment produit des e-mails et SMS que les victimes ont échangés avec leur présumé agresseur, des années après les faits dénoncés, et se montre particulièrement coriace. Douze jurés – sept hommes et cinq femmes – ont désormais le sort du producteur d’Hollywood déchu entre leurs mains. S’il est reconnu coupable, il risque la perpétuité.

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Emblématique de l’ère #MeToo, le procès en est à sa cinquième semaine, les deux premières ayant été consacrées à la sélection des jurés. Il devrait durer jusqu’au 6 mars. Parmi les autres femmes qui accusent Harvey Weinstein, désormais également sous le coup d’une inculpation à Los Angeles, figurent des actrices connues, parmi lesquelles Ashley Judd, Rose McGowan, Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Judith Godrèche, Eva Green, Paz de la Huerta ou encore Salma Hayek. Certaines accusatrices ont accepté des arrangements financiers en échange de l’abandon de leur plainte au civil.

Voici ce que les six femmes auditionnées à New York lui reprochent concrètement, alors que le procès entre bientôt dans une nouvelle phase, avec la comparution des témoins sélectionnés par la défense.

Mimi Haleyi

Mimi Haleyi est l’une des deux plaignantes. Ex-assistante de production d’Harvey Weinstein, elle l’accuse de lui avoir fait subir un cunnilingus forcé le 10 juillet 2006. C’était dans une chambre d’enfant de l’appartement de l’accusé, à New York. Il lui a retiré son tampon hygiénique. «J’essayais de m’échapper, mais j’ai réalisé que ça ne servait à rien», témoigne-t-elle, en évoquant le poids et la force de l’agresseur. Deux semaines après, la productrice de 42 ans a eu une relation sexuelle avec Harvey Weinstein, dans une chambre d’hôtel. Elle confirme n’avoir «pas résisté», et avoir ensuite eu honte. «J’étais allongée, sans bouger.» La procureure Meghan Hast, qui a parlé de «viol» dans sa plaidoirie, a utilisé des termes forts: Harvey Weinstein l’a laissée «inanimée, comme un poisson mort». Mimi Haleyi affirme ne pas avoir porté plainte car elle craignait l’expulsion: elle n’avait pas de visa de travail à l’époque. La défense a mis en avant des échanges d’e-mails. En février 2009, elle demande par exemple à Harvey Weinstein s’il a des «pistes de travail»: «Mon chat a besoin d’être nourri.»

Jessica Mann

Jessica Mann, 34 ans, accuse Harvey Weinstein de l’avoir violée en 2013. Dans une chambre d’hôtel, il lui aurait ordonné de se déshabiller et l’aurait pénétrée. L’aspirante actrice s’est ensuite aperçue qu’Harvey Weinstein s’était injecté un médicament pour avoir une érection. «Il a dû y avoir du sang, et il était en moi.» Elle a également évoqué un cunnilingus forcé – «J’ai commencé à feindre un orgasme pour me sortir de là» –, survenu plus tôt, ainsi qu’un autre viol. «La première fois que je l’ai vu complètement nu, j’ai pensé qu’il était difforme et intersexué. Il a des cicatrices extrêmes, comme s’il était brûlé […] Il n’a pas de testicules et il semble qu’il ait un vagin», a-t-elle raconté au procès, évoquant également une odeur corporelle nauséabonde. «Je t’aime. Et je t’aime toujours. Mais je déteste avoir l’impression de n’être qu’un plan cul»: voilà un des messages écrits par Jessica Mann mis en avant par la défense. Il date de 2017. «Paumée», la plaignante a admis avoir eu un temps une relation suivie avec lui, «par peur». Lundi, l’audience a été interrompue: Jessica Mann, qui s’est parfois montrée confuse et incohérente, ne parvenait pas à retenir ses larmes lors d’un interrogatoire musclé. La défense ne la lâche pas. 

Annabella Sciorra

Un viol, en hiver 1993-1994. L’actrice des Soprano, 59 ans, est venue raconter en détail les harcèlements et le viol qu’elle dit avoir subis, chez elle. Une de ses amies, l’actrice Rosie Perez, à laquelle elle s’était confiée à l’époque, a aussi témoigné devant les jurés: «Je lui ai dit: «S’il te plaît, parle à la police.» Mais elle m’a répondu: «Je ne peux pas, il me détruira.» «Il l’a laissée émotionnellement et physiquement brisée, inconsciente sur le plancher», a insisté la procureure Meghan Hast. «Je le frappais, je lui donnais des coups de pied, j’essayais de le repousser», a raconté l’actrice, en mimant ses bras retenus de force au-dessus de la tête. «Il s’est mis sur moi et il m’a violée.» Puis: «C’était si dégoûtant que mon corps s’est mis à trembler de manière inhabituelle.» L’actrice a perdu conscience. Elle a par la suite eu des problèmes de dépression, d’abus d’alcool et d’automutilation. «A l’époque, je croyais que le viol était quelque chose qui se commettait dans des allées sombres… par quelqu’un qu’on ne connaît pas», a-t-elle précisé. Ce viol présumé est désormais prescrit.

Dawn Dunning

Un plan à trois contre trois rôles. Au 6e jour du procès, Dawn Dunning, qui rêvait de devenir actrice, a raconté une agression sexuelle survenue dans une suite d’hôtel, en 2005. Selon son récit, le producteur, lors d’un entretien censé être professionnel, lui a passé la main sous la jupe et a commencé à la pénétrer avec ses doigts. Elle s’est échappée. Deux semaines plus tard, rebelote. Dawn Dunning, aujourd’hui âgée de 40 ans, se retrouve dans sa chambre. Il était nu sous un peignoir et lui a fait la proposition d’un plan à trois, avec une assistante, en échange de trois contrats posés sur une table. Elle s’enfuit, poursuivie par Harvey Weinstein en colère. Il lui aurait affirmé que des actrices comme Charlize Theron ou Salma Hayek étaient passées par là (ces dernières l’ont nié, ndlr). «J’ai arrêté ma carrière d’actrice après ça.» Devenue costumière, elle n’avait plus revu Harvey Weinstein jusqu’au procès. Elle avait témoigné dans le New York Times en octobre 2017.

Lauren Young

Mannequin à New York, elle a voulu percer dans l’industrie cinématographique à Hollywood. Son premier rendez-vous avec Harvey Weinstein s’est déroulé au bar du Montage Hotel, à Beverly Hills, à propos d’un scénario qu’elle avait écrit en s’inspirant de sa propre vie. C’était en février 2012. Assez rapidement, l’accusé a prétexté devoir préparer un discours pour Quentin Tarantino dans sa chambre et lui a demandé de le suivre, avec une assistante. Elle s’exécute. Lauren Young, aujourd’hui âgée de 28 ans, décrit une agression sexuelle dans la salle de bains. Elle y aurait été enfermée depuis l’extérieur, par une femme, également présente, souligne Variety. Selon son récit, Harvey Weinstein lui a agrippé la poitrine et s’est masturbé. Lauren Young, qui a, tout comme Annabella Sciorra, l’icône féministe Gloria Allred comme avocate, dit avoir été «apeurée et dégoûtée». Elle a parlé de cette agression à deux amis. Un avocat d'Harvey Weinstein s’est adressé aux jurés en mettant en cause son récit: «Il n’y a aucune chambre d’hôtel en Californie où la salle de bains se verrouille de l’extérieur.»

Tarale Wulff

Elle travaillait comme serveuse à New York à l’époque des faits, en 2005. Harvey Weinstein l’aurait, un soir, coincée dans un coin sombre du restaurant dans lequel elle travaillait et ce serait masturbé contre elle. Elle a malgré tout accepté de le rencontrer plus tard dans son bureau, pour un casting. Tarale Wulff, qui a aujourd’hui 43 ans, déclare avoir été emmenée en voiture dans l’appartement d'Harvey Weinstein et s’être fait violer. Il l’aurait attrapée par le bras et plaquée sur le lit. «Je ne peux pas», lui aurait-elle dit, terrifiée. L’accusé lui aurait répondu qu’elle ne devait pas s’inquiéter, parce qu’il «ne pouvait pas avoir d’enfants», laissant ainsi entendre qu’il avait subi une vasectomie. Selon le récit de Tarale Wulff, elle est restée figée, pensant que ce serait plus facile à supporter qu’en essayant de résister. Les avocats de Weinstein ont cherché à décrédibiliser son récit en rappelant qu’elle a recouru à un thérapeute pour travailler sur des trous de mémoire. Elle ne se souviendrait par exemple pas bien de la manière dont Harvey Weinstein et elle se seraient retrouvés nus.