ONU

Le processus de paix pour Chypre en danger de mort

La conférence sur Chypre, qui s’est tenue en janvier sur les bords du Léman, avait suscité de grands espoirs. Aujourd’hui, l’émissaire onusien se bat pour remettre le processus sur les rails. En raison d’une décision incompréhensible du Parlement de l’île, le leader chypriote turc Mustafa Akinci a claqué la porte

Chypriotes grecs et turcs ne se retrouveront pas comme prévu à la mi-mars à Genève. En janvier au bout du Léman, l’optimisme était pourtant perceptible aussi bien auprès du président chypriote grec Nicos Anastasiades et du leader chypriote grec Mustafa Akinci que des responsables onusiens, le secrétaire général Antonio Guterres et son envoyé spécial pour Chypre Espen Barth Eide. Même les ministres turc, grec et britannique des Affaires étrangères des puissances garantes de l’indépendance de Chypre ainsi que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne et Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne, avaient jugé opportun de se rendre à Genève. Aujourd’hui, le processus de négociation est sur le point de s’effondrer.

Fin du dialogue

Même les deux leaders chypriotes, qui étaient dans une dynamique positive sur les bords du Léman, ne se parlent plus. Voici trois semaines, Mustafa Akinci a claqué la porte, humilié. Motif: sur proposition d’Elam, un mouvement d’extrême droite entretenant des liens avec le mouvement grec Aube dorée, le Parlement chypriote grec a adopté un règlement qui remet tout le processus en question. Il a accepté un amendement d’Elam imposant aux écoles de commémorer l’anniversaire du référendum de 1950 sur l’Enosis, le terme grec pour décrire le rattachement de l’île à la Grèce.

Or dans la psyché des Chypriotes turcs, c’est une manière de raviver de vieilles blessures. Car c’est précisément la tentative ratée de coup d’État fomenté en 1974 par les ultra-nationalistes chypriotes grecs aspirant à l’Enosis qui avait mis le feu aux poudres et provoqué l’intervention militaire turque dans le nord de l’île.

Vendredi et samedi dernier, l’émissaire onusien, Espen Barth Eide a rencontré séparément les deux leaders chypriotes pour tenter de remettre le processus sur les rails. Lors d’une brève conférence de presse, le diplomate norvégien l’admettait toutefois: «Nous sommes en crise.» Entre Chypriotes grecs et turcs, la confiance est rompue. Les responsables onusiens et européens en appellent néanmoins à la responsabilité de Nicos Anastasiades et de Mustafa Akinci qui doivent refuser de laisser un parti d’extrême droite très minoritaire saboter les négociations. «La chance de conclure la paix ne sera pas éternelle», prévient un diplomate européen. Pour sortir de l’impasse actuelle, une mesure paraît incontournable: abroger la nouvelle règle relative à l’Enosis.

La perspective de la paix s’éloigne

Les puissances garantes découlant du Traité de garantie d’août 1960 ont aussi leur part de responsabilité. Athènes a cherché à dramatiser les enjeux. Se faisant l’écho de craintes du ministère grec de la Défense, la presse hellénique prédisait voici quelques jours des incidents graves qui pourraient éclater entre Ankara et Athènes en juin prochain quand la société pétrolière française Total commencera à exploiter des gisements gaziers dans les eaux territoriales chypriotes. Illustration de la confusion qui règne dans le processus, c’est le gouvernement chypriote grec qui s’est vu dans l’obligation de démentir les rumeurs d’Athènes… Mais c’est une réalité: les relations entre Athènes et Ankara se sont fortement détériorées.

Vu la tenue d’un référendum constitutionnel le 16 avril prochain en Turquie, les négociateurs ne reprendront à coup sûr pas le chemin de Genève avant. Quant au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, il pourrait exiger de maintenir des troupes sur place (30 000 soldats actuellement) pour une raison simple: troisième puissance garante, le Royaume-Uni n’entend céder aux Chypriotes que 50% des territoires qu’il occupe avec ses bases militaires utilisées ces jours-ci pour combattre Daech en Irak.

Depuis la conférence de Genève, où les «étoiles semblaient alignées», la perspective de paix s’éloigne. En ce début de semaine, l’émissaire onusien Espen Barth Eide est à Washington pour rencontrer des responsables de l’administration de Donald Trump. Motif? Le secrétaire américain au commerce, Wilbur Ross, a investi plusieurs centaines de millions dans la Banque de Chypre dont il fut le vice-président jusqu’à peu. Une banque au sein de laquelle on trouve plusieurs investisseurs russes proches de Vladimir Poutine.

Pour Espen Barth Eide, il s’agit d’explorer les pistes de financement pour, le cas échéant, aider une île réunifiée. Le Norvégien devrait aussi s’entretenir avec Rex Tillerson ou des proches du secrétaire d’État. Jusqu’en 2016, ce dernier était le patron d’Exxon Mobile. Or la société américaine a obtenu d’exploiter un gisement chypriote avec la major Qatar Petroleum. Rex Tillerson l’a exprimé sans détour le 1er mars à Mustafa Akinci: la réunification a des implications qui vont bien au-delà de Chypre.

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