Marc Rich a été lavé par la grâce de Bill Clinton de toutes les charges que la justice américaine avait accumulées contre lui, et qui auraient pu l'envoyer pour 300 ans en prison. Mais bien que blanchi – si l'on peut dire – le financier de Zoug aurait intérêt à ne pas mettre de sitôt le pied aux Etats-Unis. La pression parlementaire monte autour de l'«affaires des pardons»: après une commission de la Chambre des représentants cette semaine, la commission judiciaire du Sénat va tenir des auditions la semaine prochaine, et son président, le républicain Arlen Specter, laisse entendre qu'il pourrait convoquer Bill Clinton lui-même.

Devant les représentants, deux témoins ont été particulièrement virulents contre Marc Rich et son bienfaiteur, l'ancien président. Ils ont de bonnes raisons: Morris Weinberg et Martin Auerbach sont les deux procureurs qui enquêtaient dans les années 1980 sur les malversations et les fraudes de Rich et de son associé Pincus Green. Ils considèrent que, malgré la grâce présidentielle, le financier qui s'est réfugié en Suisse et a renoncé à la nationalité américaine ne devrait pas être autorisé à rentrer aux Etats-Unis. La colère des procureurs est en particulier motivée par cette anomalie qui risque de peser encore lourd dans les débats des parlementaires: leur point de vue n'a pas été pris en compte, il n'a même pas été sollicité. Pire: ils ont été délibérément tenus dans l'ignorance de la demande de grâce qui se préparait depuis des mois.

Toute la manœuvre, on le sait, a été conduite par l'avocat Jack Quinn, qui fut, avant de se mettre au service de Marc Rich, conseiller de Bill Clinton à la Maison-Blanche et un membre influent de l'entourage du candidat Al Gore. Des lettres et des e-mails rendus publics par la commission de la Chambre montrent qu'une constante préoccupation de Quinn et de ses associés fut de conserver secrète la procédure qu'ils avaient engagée, directement auprès de la présidence, pour obtenir la grâce présidentielle. La crainte des avocats était que l'entreprise ne vienne aux oreilles des procureurs de New York chargés du dossier Rich; les enquêteurs auraient bruyamment protesté, et le pardon eût été impossible.

Pardon «sordide»

La demande de grâce aurait dû normalement transiter par le Département de la justice, soigneusement évité, hormis une exception: l'avis de l'attorney general adjoint, Eric Holder, a été sollicité par Jack Quinn, et ce haut fonctionnaire a fini par se déclarer «neutre mais plutôt favorable» à la grâce. Avis précieux sans doute, mais donné dans des conditions un peu étranges. Holder et Quinn ont admis avoir parlé ensemble à l'automne de la possibilité pour le premier de devenir attorney general au cas où Al Gore finirait par l'emporter…

L'autre question que soulèvent avec insistance les parlementaires républicains qui veulent depuis longtemps la peau de Bill Clinton, c'est de savoir le rôle qu'a joué l'argent dans cette affaire, et en particulier celui de l'ex-femme du financier de Zoug. Denise Rich a refusé de répondre à quatorze questions écrites posées par les commissaires, invoquant le Ve amendement de la Constitution, qui permet de ne pas témoigner contre soi-même. Le président de la commission veut solliciter une immunité en faveur de la dame, afin d'obtenir quand même son témoignage. Un de ses avocats a cependant admis un nouveau don fait en faveur de Bill Clinton: un «énorme montant» versé pour la Bibliothèque que l'ancien président va construire à Little Rock, Arkansas. Cette générosité s'ajoute à d'autres largesses déjà connues en faveur du Parti démocrate, de la candidature de Hillary Clinton au Sénat, et de l'aménagement de la nouvelle résidence des Clinton à Chappaqua, au nord de New York.

Tous ces faits nouveaux commencent à rendre quelque peu «sordide» – le New York Times ose le mot – l'affaire du pardon. La décision de Bill Clinton a cependant peu de chance d'être renversée. Par contre, le scandale apporte un peu d'eau au moulin de la loi sur le financement des campagnes politiques, dont le sénateur John McCain est le principal avocat, mais dont George Bush lui-même ne veut pas entendre parler…