La «transparence» est devenue, depuis l’affaire Cahuzac, le maître mot du gouvernement de François Hollande. Selon les vœux du président français, imposer la transparence permettra de moraliser la classe politique et de rétablir la confiance entre les citoyens et leurs dirigeants. Alain-Gérard Slama, professeur à Sciences Po Paris et éditorialiste au Figaro, en doute. Il analyse l’utilisation politique d’une idée née sous la plume de Jean-Jacques Rousseau.

Le Temps: Est-il illusoire d’imaginer une société totalement transparente?

Alain-Gérard Slama: Les mots, en politique, ne sont jamais neutres, et «transparence» encore moins qu’un autre. La transparence est une utopie, qui, par définition, est sans frontières; son ambition est sans limites. Elle renvoie au mythe, popularisé par Jean-Jacques Rousseau, d’un âge d’innocence: la fiction d’une société où les gens vivraient sans conflit, sans mensonge. Il n’y aurait pas besoin de médiation entre les individus, tout serait littéralement immédiat. Jean-Jacques Rousseau décrit cet idéal de pureté dans La Nouvelle Héloïse, mais il n’a pas la naïveté de croire que cet idéal soit autre chose qu’une fiction, une fiction utile pour décrire la société des hommes.

– La transparence ne doit-elle pas inspirer le contrat social qui régit les relations entre citoyens et Etat?

– Jean-Jacques Rousseau a vu clairement les problèmes nouveaux que soulevait la modernité. En s’émancipant de l’ordre statique et communautaire de l’Ancien Régime, la société du XVIIIe siècle se découvrait prise dans un réseau de relations complexes et aliénantes. Dans Du Contrat social, Rousseau ne propose pas d’ériger la transparence comme norme universelle, il ne s’agit pas d’un but à atteindre. Au contraire, il prône la prise en compte du conflit, pour mieux le surmonter. Il substitue le principe rationnel de la réciprocité au mythe de la communauté fusionnelle des origines, car la loi ne peut être perçue comme juste que si elle s’applique à tous. Il oppose l’apprentissage de la responsabilité morale par l’éducation au mythe de la bonté originelle de l’homme. L’idée républicaine s’est édifiée sur ces deux principes: la volonté générale et l’instruction publique.

– L’impératif de transparence met-il en cause les principes républicains?

– Le projet de construire une société transparente est une illusion qui comporte des dangers pour les principes cardinaux de la République. Robespierre et Saint-Just ont légalisé la Terreur au nom de la transparence, en détournant la philosophie de Jean-Jacques Rousseau. Ils voulaient faire triompher la Vertu en supprimant les médiations et en sollicitant l’émotion. Ils voulaient libérer les citoyens de l’ordre social opaque et corrupteur, renouer avec l’authenticité originelle. Leur ambition était de bâtir une société dans laquelle actes et intentions seraient confondus, où il n’y aurait pas d’écart entre les mots et les choses. La soumission à la loi nécessite une confiance préalable, mais cette dernière ne se décrète pas au gouvernement. La volonté de moraliser la politique a conduit à politiser la morale, c’est-à-dire à soumettre les individus à une morale d’Etat. La République actuelle ne risque pas de tomber dans la Terreur. La Constitution s’érige en rempart contre les dérives, et la culture républicaine de François Hollande l’éloigne d’un Robespierre. Cependant, les analogies entre les fautes d’hier et les erreurs d’aujourd’hui sont frappantes.

– Sous couvert de rétablir la confiance, l’impératif de transparence instillerait-il le soupçon généralisé?

– Les citoyens attendent plus de vérité et de sincérité de la part de leurs dirigeants; ils sont interdits devant la gravité des cas d’enrichissement personnel, la banalisation de l’impunité, l’arrogance du mensonge. Ils découvrent que certains jouissent de privilèges éhontés, et que le principe de l’égalité devant la loi est souvent foulé aux pieds. Pour autant, la défiance généralisée ne restaurera pas la confiance. C’est une erreur monumentale d’imaginer que l’obligation de transparence imposée aux élites du pouvoir n’aura pas pour conséquence, aux yeux des Français, de favoriser les plus forts et les plus malins au détriment des plus faibles, et d’abriter le mensonge sous le manteau de l’hypocrisie.