«Enseigner? Je l'ai vécu comme une claque en arrivant à Clichy-sous-Bois, au lycée Louise-Michel, un des établissements les plus difficiles, le plus difficile peut-être de tout le pays. Mais enseigner reste une passion, aujourd'hui encore. Et puis, avec mes élèves, je vis des choses si intéressantes…» A 37 ans, Jean-Michel Malvis a suivi le cheminement classique de l'étudiant de province. Né à Bergerac, il a parachevé sa formation en histoire-géographie par un doctorat à Besançon. Stage dans un lycée de Montreuil. Une année d'enseignement à Vesoul. Puis l'épreuve – «six ans de galère!» – de Clichy-sous-Bois.

Et pourtant aujourd'hui, dans ce collège Degeyter de Saint-Denis, tout neuf derrière d'épaisses grilles vert sombre dont le portail est fermé à clé, la vie d'un enseignant n'est pas non plus de tout repos: «Nous sommes tout le temps sur le fil du rasoir», dit-il pour exprimer le climat de la vie en classe. La cour de récréation est comme toutes ses sœurs, bruyante et agitée, et les couloirs réverbèrent des cris, des bousculades, comme dans tous les collèges du monde. «La violence contre les profs, ici? Elle est très rare.» Mais la tension commence avec l'heure, et la leçon, dans la cour d'école: les élèves ne rentrent pas d'eux-mêmes, le maître doit aller les chercher. L'affaire de cinq, de dix minutes parfois. Puis on monte les escaliers dans les ruades, les quolibets, les cris. «Vous vous faites insulter par les gosses, mais pas question d'avoir l'air d'entendre.»

«Le début de la leçon, c'est ce qu'il y a de plus difficile à réussir, poursuit Jean-Michel Malvis, car il faut, très vite, créer la mise en écoute des ados et si possible une certaine relaxation. D'entrée de jeu, il convient de savoir imposer des règles. Faire ôter les anoraks, retirer les Walkmans (ce qui ne va pas de soi). Et surtout ne pas crier. Si vous ratez l'entrée, les élèves sont prêts à soutenir celui que vous allez agresser.»

Les confrontations élèves-enseignants? «Elles viennent pour beaucoup de nous. Il suffit que nous soyons peu disponibles, fatigués, souffrants, et le dérapage se produit. Prenez mon cas: il y a deux ans, je perdais mon père. Pendant un mois, j'étais affaibli. J'ai eu des difficultés. Autre chose me frappe: ce sont, bien souvent, les mêmes enseignants qui s'enferment dans un schéma qui paralyse leur contact avec les élèves, comme ce maître qu'on entendait dire, à tout moment: «J'en ai marre!»

La tension ne nourrit pas seulement la relation maître-élèves. «Vous interrogez un élève. Un de ses camarades se tourne vers lui et l'interpelle: «T'es pou» ou «Ta mère!» Et c'est l'échauffement. Multipliés, ces incidents mutilent l'apprentissage. Déconcentrés, déstructurés, les ados ont toutes les peines à lier les connaissances entre elles, qui manquent de fil conducteur. Aux conflits s'ajoutent les coups: on se tape dessus dans la cour d'école.»

Dur apprentissage des maîtres, qui se retrouvent face à des adolescents qui sont très loin de vivre le même quotidien qu'eux. Car les «cas lourds» sont relativement nombreux: une cinquantaine d'ados sur les 539 que compte l'établissement. Des élèves pour lesquels il faudrait, très vite, un psychologue (on en compte à peine deux pour tout le département). Des élèves qui sont un souci de tous les instants.

Dans la cour justement, c'est de Hassan* qu'on parle. «Il est passé où Hassan?», s'inquiète Jean-Michel Malvis, pour apprendre finalement qu'après une explication difficile avec une de ses maîtresses, il a quitté l'école en milieu de journée. Le père et la mère de Hassan étaient déjà installés en France quand il a débarqué à Saint-Denis, après plusieurs années au Maroc. Ne sachant ni lire ni écrire, il a été dirigé sur une «classe de non francophones». Jugé, trop tôt, à niveau, on l'a fait entrer en classe techno l'automne dernier. Là, il n'a retrouvé que des élèves difficiles. La tension, les insultes n'ont pas tardé: il ne savait toujours pas lire et écrire… Aujourd'hui, en situation d'échec, Hassan ne cesse de dire: «Je n'y arriverai pas.»

Un adolescent «à la limite»

Retour à la famille: «Regardez, ajoute le jeune prof: son père, gravement atteint, est sous dialyse quotidienne. De sa mère, on ne sait pas grand-chose, sinon qu'elle ferait des ménages. Son frère sort de prison. Ils vivent à quatre ou cinq dans un logement insalubre. Et on a vu Hassan aller chercher lui-même un nouveau logement pour les siens, traînant dans les rues à 1 heure du matin. Bref, cet adolescent n'a aucune image positive de la cellule familiale et doute de lui-même. Avec un garçon comme lui, nous nous trouvons à tout moment à la limite, et nous tentons de le protéger pour lui éviter l'exclusion. Et puis, il y a quelques semaines, miracle: tenus de trouver un stage de deux ou trois semaines en entreprise ou en association, on lui en a déniché un à Paris, dans un centre d'information sida. Là, il a eu droit à une carte orange de métro, et ce gosse, très révolté pourtant, a parfaitement fait l'affaire. Au téléphone, il avait changé de voix, il a même entraîné un de ses «collègues» du centre à l'inauguration de notre collège en l'emmenant même visiter, à la sortie, la basilique de Saint-Denis où il n'avait jamais mis les pieds! En fin de stage, les gens du centre lui ont offert une montre: imaginez… Mais maintenant, pour un incident, tout est à reprendre, tant il doute de lui.»

* Prénom fictif.