On l’invite aux Etats-Unis pour témoigner et raconter ses folles nuits sur la place Tahrir. Il est là, souriant, faussement reposé après tant de veilles interminables. Olivier Besancenot doit arriver dans quelques minutes, glisse-t-il en surveillant son mobile. Mais le leader français du mouvement anticapitaliste est en retard, pris dans les embouteillages en revenant des pyramides.

Ahmed Sélim a 27 ans. Il vit avec l’excitation de ceux qui ont traversé des moments intenses, historiques, des moments qui marqueront sa vie mais aussi celle de son père, réticent comme beaucoup d’autres à ce que son fils se mêle de cette révolte, une de plus parmi celles, toujours violentes, qui ont ponctué l’histoire du pays. «Après la chute de Moubarak, mon père m’a appelé et m’a dit: tu n’as pas seulement fait une révolution contre le président mais contre nous, bravo, nous sommes fiers de toi.»

Au départ, Sélim ne se préoccupait pas beaucoup de politique, dans un pays où ce mot avait perdu son sens. Présent sur les réseaux sociaux, il suit comme des milliers de jeunes les prémices de la révolte. «Le 26 janvier, au lendemain de la grande manifestation, j’ai compris que je devais en être.» Tout s’enchaîne, les manifestations à répétition, les débuts de la violence, la police qui tire à balles réelles, les snipers: «Les morts, les blessés et les disparus augmentent.»

Facebook comme témoin

Le petit groupe d’amis d’Ahmed Sélim entre en scène. Professeur d’arabe moderne au Centre culturel français après avoir enseigné au Havre, Ahmed est lui aussi un informaticien futé. Pour arrondir ses fins de mois, il a travaillé de nuit pendant deux ans pour un call center. A force de dépanner les clients canadiens d’une marque informatique, il en connaît un rayon. Sur la place Tahrir, il ouvre avec quelques amis une page Facebook, qui publie vidéos et photos pour témoigner de la réalité, occultée et déformée par les médias nationaux. «La police tentait de nous discréditer en parlant de manifestants violents. Sur place, nos images et témoignages disaient tout le contraire.»

Ahmed Sélim est convaincu que le contre-pouvoir des réseaux sociaux a permis à la presse internationale de démentir la propagande officielle. Avec la répression policière, l’urgence humanitaire devient majeure. A l’appel d’un imam, un hôpital de fortune s’installe sur la place. Son équipe met alors ses compétences informatiques au service des médecins volontaires et enregistre systématiquement les noms des disparus et les dossiers médicaux des morts et blessés. «Les familles des victimes étaient désemparées, notre aide a suscité une immense reconnaissance dans toute la ville.»

«Nous avons brisé la peur»

Les techniciens, installés à même le sol, enrichissent leur longue liste de noms avec un stock d’images sur Facebook, créant une banque de données qui témoigne de l’usage de la violence par les forces de sécurité. Le professeur de droit Fouad Gadalla saisit l’enjeu et contacte alors Sélim: «Il a compris que ces informations étaient autant d’éléments de preuve pour établir la vérité et dénoncer les exactions.» Ce haut personnage de la justice a depuis été «démissionné», preuve que «l’ancien régime se protège toujours».

Les preuves, elles, sont toutefois entre de bonnes mains. «Nous savions qu’à tout moment, les services secrets tenteraient de nous les voler. Nous en avons diffusé des copies à la justice, au barreau et à l’armée», prévient Ahmed Sélim. Ses amis Hassan et Mohamed, tous deux membres du petit groupe qui a informatisé l’hôpital de fortune de la place Tahrir, se savent épiés par les services secrets. Ont-ils peur? «Nous avons brisé la peur.» Ils ne sont pas pour autant naïfs: «La guerre de l’information se déroule sur Facebook et les autres réseaux sociaux.» Des centaines de faux profils créés par les services secrets seraient très actifs pour tenter de saper le moral des manifestants qui refusent de quitter la place Tahrir. «Nous sommes conscients que l’armée a besoin de temps mais nous savons aussi qu’une contre-révolution est en cours. On reconnaît leurs partisans infiltrés aux mots et tournures de phrases formatées de l’ancien régime qu’ils utilisent dans leurs commentaires Facebook.»

Ahmed Sélim et ses amis, qui ne se connaissaient pas avant la révolution, sont inquiets mais certains que plus rien ne sera comme avant. «On a réussi l’inimaginable, rien ne pourra nous arrêter.»