Faune

La prolifération du loup inquiète l’Allemagne

La population de loups, qui double tous les trois ou quatre ans, a atteint les 800 individus, rendant de plus en plus difficile la cohabitation avec les éleveurs. Face à l’animal strictement protégé, les Länder adoptent des stratégies variées

La région est devenue la principale réserve de loups d’Allemagne: le Land du Brandebourg, qui entoure Berlin, offre quantité de forêts, une nature plutôt sauvage, une densité de population faible et… une forte concentration de zones d’élevage. Trente-huit meutes de six à huit individus et quantité d’animaux solitaires y ont établi domicile, depuis que leur espèce est arrivée de Lettonie et d’Italie via la Pologne ou la Bavière au début des années 2000.

Le loup, âprement chassé dans le passé, avait complètement disparu d’Allemagne depuis un siècle et demi. Quelque 800 individus y vivent aujourd’hui, à proximité des zones militaires de la Bundeswehr, où ils sont peu dérangés, plutôt que dans les parcs naturels censés les héberger. Selon une étude parue fin février dans le magazine Conservation Letters, ils peuplent 13 des 21 zones militaires de plus de 30 hectares que compte le pays mais seulement 8 des 55 parcs naturels de même taille. Surtout, leur population double tous les trois ou quatre ans, d’où une cohabitation de plus en plus difficile avec éleveurs et chasseurs.

«Par nature fainéant»

Les régions concernées – le loup vit dans 7 des 16 Länder – adoptent des réponses très variées face à cette espèce strictement protégée par l’Union européenne. «Le loup est un opportuniste, explique Andreas Piela, chargé de la protection des espèces au sein du Ministère du développement rural et de l’agriculture du land du Brandebourg, à Potsdam.

Et il est par nature fainéant. Certes, il préfère cerfs et chevreuils. Mais en période de sécheresse, il mangera aussi des souris. Et il ne dédaignera pas veaux et moutons s’ils sont mal protégés. Un loup mange 3 kg de viande par jour. Mais il peut aussi rester une semaine sans manger. S’il n’est pas dérangé, il reviendra chaque jour se nourrir sur la même proie jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à manger. Mais il est souvent dérangé.»

Un montant insuffisant

Dans le Brandebourg, 247 bêtes d’élevage sont tombées sous les crocs du loup en 2016, 394 en 2017 et 401 en 2018. Les éleveurs sont certes indemnisés. Mais le montant prévu (300 euros pour un veau, par exemple) est bien insuffisant aux yeux des agriculteurs, qui auraient pu vendre l’animal entre 700 et 900 euros quelques mois plus tard. A l’échelle du pays, le bilan est plus lourd encore, avec 1167 animaux d’élevage tués en 2017, quatre fois plus qu’en 2014.

Sous pression, gouvernement fédéral et Länder hésitent à assouplir la réglementation sur l’abattage des animaux les plus nuisibles. La très conservatrice Saxe a autorisé mi-avril à tirer sur tout individu qui s’approcherait à moins de 30 mètres des humains. La mesure entrera en vigueur fin mai. En 2016, Kürti, un mâle sans doute nourri par des soldats de la Bundeswehr dans la zone d’entraînement où il vivait, a été abattu. Il s’était approché d’une mère et de son enfant et s’était attaqué à un chien en laisse.

«Dans le Brandebourg, nous misons plutôt sur le subventionnement des enclos électrifiés et le dressage de chiens de berger, le meilleur moyen de décourager les loups de s’attaquer aux troupeaux, explique Andreas Piela. Deux races de chiens sont particulièrement adaptées, et les résultats très concluants. Mais les éleveurs ont oublié ces techniques ancestrales, ne savent pas ou n’ont plus envie de dresser les chiens…»

Deux bêtes à abattre

Il faut deux ans de dressage intensif pour qu’un chien de berger soit à même de protéger son troupeau, soit 3000 euros par chien. Seuls les loups «récidivistes» – c’est-à-dire ayant franchi plusieurs fois des enclos protégés – pourraient être abattus. Dans la région, qui a investi 1,8 million d’euros dans la prévention depuis 2007 (et dépensé 250 000 euros pour l’indemnisation depuis 2011), le braconnage fait bien des dégâts mais aucun loup n’a été tué à la suite d’une autorisation de Potsdam.

Il n’en est pas de même dans le nord du pays, où depuis janvier, deux loups sont officiellement à abattre. GW924m (pour loup gris, no 924, mâle) est un solitaire et s’attaque aux moutons. GW717m est chef de meute et s’en prend de préférence aux veaux et aux poneys. Circonstance aggravante, il a appris à ses petits à franchir les barrières électrifiées censées protéger le bétail. Des chasseurs anonymes sont depuis des mois sur les traces des deux mâles, et des menaces de mort sont parvenues dans les ministères concernés.

«Le débat entre défenseurs de l’environnement et éleveurs est tellement passionné que nous avons aussi signé un contrat avec une entreprise de chasseurs professionnels anonymes, même si nous n’avons jamais eu à faire appel à ses services», explique Andreas Piela, qui met les passions autour du loup sur le compte des frères Grimm. «On sait que le loup ne s’attaque pas à l’homme. Mais quand on parle du loup, en Allemagne, tout le monde pense au Petit Chaperon rouge! Pas en Italie, où l’animal est plutôt associé à Romulus et Remus.» En Italie, contrairement à l’Allemagne, le loup n’avait jamais disparu des campagnes.

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