1. L'Iran développe-t-il un programme nucléaire militaire?

Pour Washington, cela ne fait aucun doute depuis que la République islamique a été incluse dans le trio infernal de «L'axe du mal» (discours de George Bush en janvier 2002), qui comprend en outre l'Irak et la Corée du Nord. Si les fameuses armes de destruction massive restent introuvables du côté de Bagdad, les Etats-Unis concentrent désormais leur attention sur les programmes de Pyongyang et de Téhéran. Leur inquiétude n'a fait qu'augmenter ces derniers jours, depuis que l'Iran a annoncé avoir terminé les essais de son missile sol-sol Shahab-3, d'une portée de 1300 km, mettant Israël à portée de frappe. Toute la question est désormais de savoir si, et quand, les Iraniens seraient en mesure de doter le Shahab-3 de têtes nucléaires.

Les Américains ne sont pas seuls à accuser l'Iran de ne pas respecter ses obligations liées au traité de non-prolifération (TNP). L'Union européenne et la Russie exigent également des ayatollahs l'autorisation de faire procéder à des inspections surprises et détaillées de leurs sites nucléaires, comme celui de Bushehr sur le golfe Arabo-Persique – où se termine actuellement la construction d'une centrale nucléaire.

Une centrale civile selon les Iraniens (et selon les Russes qui sont en charge des travaux, plusieurs milliards de dollars). Militaire selon Washington, pour qui «l'Iran travaille activement à développer des capacités en armes nucléaires». Info ou intox, le scénario du pire évoque la probabilité d'une bombe A islamique à l'horizon 2005.

Se doter de la bombe

Impossible pourtant d'y voir plus clair tant que des inspections internationales sous les auspices de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) n'auront pas démarré. Téhéran se défend de son côté de vouloir se doter de la bombe, soulignant au contraire que le TNP fait obligation aux puissances nucléaires militaires (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine) d'aider les autres pays à développer leur nucléaire civil.

2. Pourquoi une telle pression sur Téhéran?

A peine les Américains étaient-ils entrés à Bagdad le 9 avril dernier qu'ils mettaient la pression sur l'Iran, accusant la République islamique de développer un arsenal nucléaire. Est-ce à dire que Téhéran est le prochain sur la liste, après l'Afghanistan et l'Irak? Ou s'agit-il plutôt d'une simple escalade verbale afin de donner, à peu de frais, des sueurs froides aux ayatollahs? Ce qui est certain, c'est que ces déclarations américaines répétées ont eu sur l'Iran un impact considérable. L'aile réformatrice du régime demande en effet de plus en plus ouvertement au guide suprême Ali Khamenei, chef de file des conservateurs, de considérer un rapprochement avec les Etats-Unis. Car depuis deux ans, Téhéran vit dans la psychose de l'encerclement. Les forces américaines se sont en effet récemment déployées tout autour de la République islamique: au Pakistan, en Afghanistan, en Asie centrale (Ouzbékistan notamment), dans le Caucase du Sud et en Irak. Elles sont depuis longtemps en Turquie et dans le golfe Persique.

De leur côté, trop pris en Irak pour l'instant pour s'occuper «directement» de l'Iran, les Américains tentent probablement d'utiliser leur retour en force dans la région, 24 ans après leur départ humiliant de Téhéran à la révolution islamique (février 1979), pour faire tomber le régime islamique comme un fruit mûr, en faisant monter de quelques degrés la température d'un pays au bord de l'ébullition. Leur proximité du théâtre iranien donne du courage aux jeunes contestataires, majoritairement pro-américains, qui envahissent régulièrement les rues de la capitale. Et si cela devait échouer, au moins espèrent-ils, par leurs accusations répétées, décourager les gouvernements qui continuent de livrer du matériel sensible aux Iraniens, parmi lesquels la Russie, la Chine et la Corée du Nord.

3. Un double jeu entre conservateurs et réformateurs?

La guerre contre les talibans – et dans une moindre mesure celle contre Saddam Hussein – étaient de belles occasions pour Téhéran. L'Iran, longtemps supporter de l'Alliance du Nord du commandant Massoud et vieil adversaire de l'Irak, s'est retrouvé sans le vouloir dans le camp américain et avait également un rôle positif à jouer lors de la reconstruction de deux pays, de manière à redorer son blason en revenant tête haute dans le jeu diplomatique international. C'était sans compter le sabotage des conservateurs.

En Afghanistan, alors que le président réformateur Mohammad Khatami apportait son soutien au gouvernement central de Hamid Karzaï, les gardiens de la Révolution et les services secrets, obéissant aux instances conservatrices, renforçaient des seigneurs de guerre de province. Le même jeu se déroule probablement en Irak, où Téhéran est accusé d'avoir infiltré des agents pour «déstabiliser» le pays chiite alors que le président Khatami jure qu'il n'y est pour rien. De fait, dans l'Iran bicéphale, chaque événement extérieur ou intérieur est prétexte à ouvrir un nouveau front entre ces deux courants religieux qui se livrent une lutte sans merci. Ainsi, ces derniers jours, c'est la mort en prison de la journaliste Zahra Kazemi qui sert de prétexte. Cette ressortissante canadienne d'origine iranienne a été arrêtée le 24 juin alors qu'elle prenait des photos d'une manifestation devant la prison d'Evin. Elle est décédée le 10 juillet d'une hémorragie cérébrale. Le président Khatami a mis sur pied une commission d'enquête qui n'impressionne guère les conservateurs. Ils en ont vu d'autres: une enquête en 1999 avait révélé le rôle de grandes figures conservatrices dans l'assassinat de quatre intellectuels dissidents.

Les responsables d'Al-Qaida que détiendrait l'Iran ne font pas exception à la règle. Ils sont probablement détenus par des organisations qui relèvent des conservateurs, lesquels oublient soigneusement d'en informer le président. L'Iran saura-t-il tirer avantage de ces détenus ou va-t-il s'attirer des ennuis supplémentaires? Cela va dépendre du degré de coopération entre les deux factions. Selon comment l'information et les noms de ces responsables seront finalement révélés, leur détention apparaîtra soit comme une participation positive de l'Iran à la lutte antiterroriste, soit comme une aide précieuse apportée au réseau terroriste. Il n'empêche, les Etats-Unis ont toujours fait preuve de retenue lorsqu'il s'agissait d'accuser l'Iran d'aider Al-Qaida, sachant qu'il n'y avait pas d'entente possible entre un régime chiite et une organisation fanatique sunnite. Mais pour enterrer définitivement le président Khatami, les conservateurs sont capables de prouver le contraire.