Un avenir radieux vraiment?

En 1990, l’ancien chancelier Helmut Kohl promettait aux Allemands de l’Est des «paysages florissants». Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, le bilan est mitigé

«Nous avons obtenu ces paysages florissants dont parlait Helmut Kohl!» Dans son message vidéo hebdomadaire de samedi dernier, Angela Merkel dresse un bilan positif de la réunification: l’ex-RDA, assure la chancelière, a en grande partie comblé son retard. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, l’heure est aux comptes des deux côtés de l’ancienne frontière.

1er juillet 1990. A la télévision, Helmut Kohl annonce l’union monétaire entre la RFA et la RDA. «En nous serrant les coudes, ensemble, nous arriverons à transformer le Mecklembourg et la Saxe-Anhalt, le Brandebourg, la Saxe et la Thuringe en des paysages florissants où il fera bon vivre et travailler», assure le chancelier. Partout dans le pays, de longues queues se forment devant les banques est-allemandes. Avides de consommation, les Allemands de l’Est armés du précieux billet bleu prennent d’assaut les boutiques de Berlin-Ouest: bananes, téléviseurs, machines à laver et voyages clés en main vers Majorque sont rapidement introuvables. Helmut Kohl l’a promis: pour un Ostmark – la monnaie de singe de RDA – les Allemands de l’Est recevront un deutsche mark. Le Mur est alors tombé depuis neuf mois, mais la RDA cohabite toujours aux côtés de la RFA: la réunification entre les deux anciens frères ennemis ne se fera que le 3 octobre 1990.

Quelques mois après sa promesse d’un avenir radieux, les premiers œufs volent à la moindre des apparitions publiques du chancelier dans les «nouveaux Länder» de l’est du pays. Dès la réunification, la RDA perd 400 000 à 500 000 emplois. La Treuhandanstalt, la société de droit public chargée de privatiser 7894 entreprises d’Etat et 4 millions d’emplois, doit fermer les uns après les autres les fleurons de l’industrie est-allemande. En avril 1991, l’usine de fabrication des Trabant met à son tour la clé sous la porte. Les Allemands de l’Est qui devaient attendre douze ans entre la commande et la livraison de cette petite voiture au moteur à deux temps ultra-polluante à la carrosserie plastifiée ne jurent plus que par Opel et Volkswagen.

L’engouement des Ossis pour la société de consommation occidentale, conjugué à l’effondrement du marché soviétique, a précipité la faillite d’une économie aux abois. «Nous avions totalement surestimé la valeur de l’économie est-allemande, tout comme le faisait d’ailleurs le parti communiste SED, explique Norbert Blüm, ancien ministre du Travail de Helmut Kohl. En fait, tout le système était vermoulu, sans qu’on s’en soit aperçu.» Ses services doivent gérer l’explosion du chômage. Bonn est débordé par la gestion de la réunification, qui se traduira par le départ de Helmut Kohl en 1998, un niveau record de 5 millions de chômeurs pour l’Allemagne réunifiée en 2005, une fuite de population de l’Est vers l’Ouest de près de 2 millions de personnes depuis la chute du Mur, l’effondrement de la natalité et 1600 milliards d’euros de transferts publics et privés de l’ouest vers l’est du pays en un quart de siècle.

«Avec le recul, l’unité monétaire et l’adoption d’un taux de change de 1 DM pour 1 Ostmark pour les salaires, l’épargne et les retraites – alors que la valeur du Ostmark aurait plutôt été de 1 à 4 étant donné la différence de productivité – a certainement été une erreur, admet Joachim Ragnitz, directeur adjoint de l’institut Ifo à Dresde. C’était une décision politique, prise pour éviter que la RDA ne se vide de sa population. S’ils n’avaient pas obtenu le deutsche mark, les Allemands de l’Est auraient été le chercher à l’Ouest. La seconde erreur a certainement été de maintenir le niveau des salaires de l’Est, ce qui a précipité les faillites. La troisième d’opter pour les restitutions aux anciens propriétaires au lieu de les indemniser. Certes, il y a eu des corrections, puisque beaucoup d’entreprises ne sont pas entrées dans les confédérations patronales pour ne pas devoir adopter les grilles de salaires négociées avec les syndicats, et on a mis fin aux restitutions industrielles en 1993.» A l’époque, il ne restait déjà quasiment plus rien de l’industrie est-allemande.

Depuis la chute du Mur, l’Allemagne orientale s’est pourtant en large partie redressée. La banque publique d’investissement KfW parle même de miracle économique, semblable à celui de la RFA dans les années 1960. «Si on compare l’ex-RDA aux autres pays de l’ancien bloc soviétique, elle se porte certainement mieux», insiste Joachim Ragnitz. En termes de PIB par habitant, l’ex-RDA occupe la 14e place au niveau européen, juste derrière l’Italie et l’Espagne. Mais le PIB par habitant des Allemands de l’Est reste d’un tiers inférieur à celui de leurs concitoyens de l’Ouest et le revenu moyen des ménages équivaut à celui de la RFA en 1989.

Ce retard explique bien des frustrations au-delà de l’ancien Mur. «La RDA a trente ans de retard sur la RFA, et de ce fait, on ne peut à mon avis pas parler de miracle économique», nuance Joachim Ragnitz. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, les Allemands de l’Ouest possèdent toujours un capital deux fois plus important (94 000 euros par personne) que celui des Allemands de l’Est (41 000 euros en moyenne). En ex-RDA, les 10% les plus riches possèdent un capital supérieur à 110 000 euros par personne, contre 240 000 euros pour les 10% des Allemands de l’Ouest les plus fortunés.

Reste qu’en un quart de siècle l’ex-RDA a considérablement progressé. Le niveau des infrastructures, de l’éducation et de la formation, la qualité de l’habitat sont à certains égards supérieurs à ceux des Länder les plus pauvres de l’Ouest comme la Sarre. La Saxe avec Leipzig et Chemnitz a réussi à recréer une partie de son tissu industriel autour de BMW, Porsche et l’industrie de la machine-outil. «La Saxe a réussi à ne pas s’endetter, et à conserver sa population, en comparaison avec les autres régions de l’ex-RDA, souligne Joachim Ragnitz. Mais objectivement, la situation reste tendue, et la région compte de nombreuses zones périphériques très défavorisées.» Le Mecklembourg au bord de la mer Baltique a développé le tourisme. Le Brandebourg compte quelques îlots de prospérité comme Potsdam et Ludwigsfelde au sud de Berlin. Le principal problème reste la Saxe-Anhalt, qui tente de faire revivre son industrie chimique autour du complexe pétrolier Leuna. Globalement, l’ex-RDA manque d’entreprises de grande taille et reste trop tournée vers un marché régional de dimension restreinte, avec 30 millions d’habitants. Le niveau de productivité de l’ex-RDA atteint aujourd’hui 76% de celui de l’ouest du pays, contre 35% en 1991.

Le principal défi de l’ex-RDA reste la menace démographique. Près de 2 millions de personnes, pour l’essentiel des jeunes bien formés, ont quitté les nouveaux Länder pour l’ouest du pays depuis la chute du Mur. Selon les estimations de l’institut Ifo, ces régions, encore fortement marquées par le chômage (10% de la population active), connaîtront le plein-emploi d’ici à 2018, du seul fait de l’évolution démographique. «La principale difficulté des entreprises sera alors de faire face au déficit en main-d’œuvre qualifiée», estime Joachim Ragnitz. L’ex-RDA aura encore longtemps besoin du soutien financier de l’ouest du pays. Länder et gouvernement fédéral s’apprêtent à entamer de difficiles négociations en ce sens, qui fixeront les règles de redistribution au sein du pays à partir de 2020.

«Si on compare l’ex-RDA aux autres pays de l’ancien bloc soviétique, elle se porte certainement mieux»