Cinq milliards d'euros de contrats ramenés d'Algérie, mercredi. Vingt milliards, le mois dernier, à l'issue une visite en Chine. Des investissements massifs dans le gaz russe, en octobre, après un voyage à Moscou. A chacun de ses déplacements dans un pays autoritaire, ou imparfaitement démocratique, Nicolas Sarkozy engrange une pluie de commandes pour son industrie. «Le rôle du président de la République, c'est d'être derrière les entrepreneurs de France», expliquait le chef de l'Etat pendant son intervention télévisée du 29 novembre.

Oui, mais les droits de l'homme? Sans être complètement passés sous silence, ils apparaissent comme les grands oubliés de cette diplomatie mercantile. Ainsi, Nicolas Sarkozy a été l'un des seuls dirigeants européens, avec l'Italien Romano Prodi, à féliciter Vladimir Poutine pour les élections législatives russes de dimanche, jugées peu équitables par les observateurs internationaux.

Certes, à Moscou, le président a rendu visite à des défenseurs des droits de l'homme. A Pékin, il a appelé le régime chinois à faire des «progrès supplémentaires» dans ce domaine. C'est plus que n'en aurait fait Jacques Chirac, commente Le Monde. Mais c'est beaucoup moins que ce que laissaient espérer ses déclarations enflammées pendant la campagne présidentielle.

«Je veux être le président d'une France qui défend la liberté chez elle mais aussi dans le monde, proclamait Nicolas Sarkozy lors d'un meeting tenu le 29 avril dernier. Je veux être le président de la France des droits de l'homme. Je ne crois pas à la «realpolitik» qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats. [...] Je ne veux être le complice d'aucune dictature à travers le monde.»

C'est en matière de politique africaine que les entorses à ce discours semblent les plus nombreuses. Depuis son élection, Nicolas Sarkozy a rencontré deux fois Omar Bongo, président du Gabon depuis quarante ans. Il a reçu Denis Sassou-Nguesso, qui a repris le pouvoir au Congo-Brazzaville au prix d'une sanglante guerre civile, et Teodoro Obiang Nguema, l'ubuesque dictateur de Guinée équatoriale. Il a renoué les liens avec le pouvoir angolais, en faisant lever le mandat d'arrêt émis par la justice française à l'encontre de Pierre Falcone, un homme d'affaires proche du régime. En Afrique comme ailleurs, «on doit passer des compromis avec la réalité», admettait récemment Jean-Marie Bockel, le secrétaire d'Etat à la coopération et à la francophonie. Ce qui n'empêche pas la politique africaine de la France d'être devenue «plus respectueuse des droits de l'homme», selon lui.

Proche visite de Kadhafi

En janvier prochain, le «guide de la révolution» libyenne, Mouammar Kadhafi, doit se rendre en visite officielle à Paris. Des contrats portant sur la vente de matériel militaire pourraient être signés à cette occasion. Cela risque de raviver les critiques de certaines ONG et de la gauche, qui dénonce le «cynisme» de Nicolas Sarkozy. Questionné il y a quelques jours sur le sujet, ce dernier a fermement défendu l'invitation du despote libyen: «La France est libre de parler avec tout le monde, et spécialement avec des pays qui vont vers la respectabilité.»

La volte-face du président français ne surprend pas les experts. «Ce qui est étonnant, dans le cas de Nicolas Sarkozy, c'est la rapidité avec laquelle s'est faite cette modification», estime Alexandre Billion, vice-directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques. Entre sa posture de chevalier blanc et le nouveau cours réaliste, à peine huit mois se sont écoulés.