Le Temps: Vous avez bataillé ferme contre la reconduction de José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne. Son investiture probable, mercredi, pour un second mandat de cinq ans sonne-t-elle votre défaite ?

Daniel Cohn-Bendit: Attendons de voir les résultats du vote. M. Barroso fait maintenant des promesses. Soit. Mais qu’a-t-il fait ces cinq dernières années ? Quelles preuves nous a-t-il donné de sa capacité à pousser les Etats-membres à aller au delà de leurs intérêts nationaux, ce qui est la base de son mandat ? Toute l’ambiguïté est là. Celui qui se présente aujourd’hui devant le parlement européen comme un rassembleur a d’abord été, depuis 2004, le reflet d’un moins-disant communautaire généralisé, d’une perte d’ambition européenne. Ses partisans ont beau prétendre aujourd’hui que sa réélection va lui donner les moyens de s’affirmer, et d’acquérir enfin une autonomie, son bilan démontre à nos yeux qu’il n’est pas l’homme de la situation. Il aurait été, j’en suis sûr, un trés bon président du Conseil européen (poste crée, si le Traité de Lisbonne entre en vigueur, pour représenter les Etats-membres). Mais à la tête de la Commission, je voterai « Non ».

- Votre mot d’ordre était d’attendre le second référendum irlandais du 2 octobre sur le Traité de Lisbonne. N’était-ce pas mettre l’UE en panne ?

- Au début, M. Barroso et ses partisans exigeaient un vote dès le mois de juillet, tout de suite après les élections européennes ! Nous avons dit non, en exigeant de sa part un programme. Ce qui a permis le débat dont tout le monde se félicite aujourd’hui. La situation, maintenant, reste cacophonique. M. Barroso sera élu mercredi selon l’actuel Traité de Nice, alors que dans deux semaines, les Irlandais décideront du sort du prochain Traité de Lisbonne, dont les conséquences institutionnelles sont énormes pour l’Union Européenne. J’y vois une contradiction flagrante. En plus, M. Barroso va devoir passer tout son mois d’octobre et de novembre à négocier avec les Etats-membres la composition de sa Commission, au lieu de préparer l’échéance cruciale de la Conférence internationale de Copenhague sur le climat. Attendre aurait été la meilleure, et la plus logique des solutions.

- Vous co-présidez le groupe des Verts à l’Europarlement. Vous avez eu, lors de l’audition de M. Barroso ce mercredi à Strasbourg, des mots très durs contre sa soumission présumée aux Etats-membres. Pourtant, le plan « Climat » de l’UE est cité en exemple dans le monde entier. Mieux: le président sortant de la Commission a même repris à Strasbourg votre idée de créer un futur poste de commissaire Européen pour le changement climatique...

- La question de la politique climatique de l’UE va bien au delà de la création d’un nouveau poste de Commissaire européen chargé de ces questions. Le commissaire Grec sortant à l’environnement, Stavros Dimas, a fait du très bon travail. Mais au bout du compte, José-Manuel Barroso et le Commissaire allemand chargé de l’Industrie, Gunther Verheugen, ne l’ont pas soutenu face à la puissante industrie automobile. Idem sur l’immigration et la question douloureuse des clandestins: l’actuel Commissaire à la justice Jacques Barrot est monté seul au créneau face aux abus du gouvernement italien. C’est cela que je crains avec José Manuel Barroso: un manque de volonté face à cet obstacle majeur qu’est la résistance des Etats-membres. Pour le changement climatique, tout va dépendre des attributions de ce futur commissaire, mais aussi du choix de la personne. Rassembler, pour M. Barroso, veut trop souvent dire reculer.

- Votre liste écologiste a remporté, en France, un beau succès électoral, au détriment des socialistes. Or au niveau Européen, cette défaite de la gauche modérée a ouvert, lors des Européennes du 7 juin, un boulevard à M. Barroso...

- J’accepte les résultats électoraux. J’accepte donc que M. Barroso, candidat de la majorité de droite au parlement européen, soit reconduit demain dans ses fonctions compte tenu des rapports de force. Mais ce que je ne veux pas faire, c’est un pari. Je le redis: nous ne voterons pas pour M. Barroso car son bilan n’est pas satisfaisant. Ce qui ne nous empêchera pas, s’il tient ses promesses une fois réélu, de le soutenir au moment adéquat. La question de l’affaiblissement de la gauche européenne est, plus largement, cruciale. Vous avez raison de le souligner. Le fait que les socialistes soient, au sein de notre assemblée, divisés sur la candidature de M. Barroso complique encore plus la donne. Je crois pour ma part que la gauche traditionnelle paie très cher le fait de ne pas arriver à s’entendre sur un nouveau projet de société pour les Européens. C’est ce qui a fait notre succès en France.Nous venions d’horizons différents. Certains d’entre nous avaient soutenu le projet de constitution européenne. D’autres s’y étaient opposés. Mais nous étions tous convaincus que, pour répondre aux urgences actuelles, écologiques, économiques ou sociales, les vieilles théories radicales de gauche sont dépassées. Nous avons bataillé au nom d’un projet nouveau, qui sort des sentiers battus et trouve ses marques au niveau pan-européen. C’est cela que les électeurs ont validé.

- Vous plaidez pour une Union européenne plus forte et pour une Commission plus intransigeante vis à vis des Etats-membres. Est ce réaliste ?

- C’est le mandat de la Commission européenne. On a besoin d’une Commission qui défende le projet communautaire contre les gouvernements lorsque ceux-ci sont tentés de le défaire. Le rôle de la Commission européenne, au sein de l’UE, est aussi de garantir certains droits fondamentaux. Elle n’est pas là pour remplacer les gouvernements nationaux. Mais elle doit exister à part entière. Or José Manuel Barroso, jusque-là, a fait l’inverse: il a fait le jeu des grands pays. En décidant mercredi de le reconduire pour un nouveau mandat, le parlement européen commencera donc ...par s’affaiblir lui même pour les négociations à venir.