Réfugiés

Les promesses trahies du pacte migratoire entre l'Europe et la Turquie

Il y a un an entrait en vigueur l'accord entre l'Union européenne et la Turquie afin de mettre un coup d'arrêt aux débarquements de migrants en Grèce. A l'heure du premier bilan, il suscite l'angoisse des réfugiés et la colère des ONG

Abdu a le regard triste et une interrogation lancinante: «Combien de temps encore resterons-nous en Grèce?». «Moi et mon frère, Mohamad, nous voulions aller en Allemagne», rappelle Abdu. Les yeux plongés dans le bleu de la Mer Egée, ce Syrien de 22 ans n'a comme horizon que le bungalow où lui et son frère sont hébergés.

La «caravane», comme disent les réfugiés, est posée parmi des dizaines d'autres dans le camp de Skaramanga, à quinze kilomètres d'Athènes. Le camp a été construit en urgence en mai 2016, après que l'Union européenne (UE) a signé, le 18 mars, un accord avec la Turquie. Entré en vigueur le 20 mars, ce texte organise en théorie des voies légales de migration appelées «relocalisations», des renvois vers la Turquie des migrants, et il confirmait, de fait, la fermeture des frontières au sein de l'UE.

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Un an après, ils seraient un peu plus de 62 400 réfugiés bloqués en Grèce, dont environ 14 000 sur les îles. Abdu reprend: «A Idlib, j'avais commencé à travailler. La Syrie, c'était un paradis avant la guerre...» Et pour lui, il n'y a «que le chômage ou le travail au noir» en Grèce. Dans ce petit bout d'Europe en récession pour la septième année consécutive, près de 24% de la population est sans emploi.

«Deux euros de l'heure»

Les réfugiés n'ont, normalement, pas le droit de travailler tant qu'ils n'ont pas obtenu le permis de séjour. «Mon frère a 17 ans. Il bosse dans un pressing industriel, et gagne 2 euros de l'heure», poursuit-il. Mais si l'inoccupation le mine, ce sont les coups de fil avec sa famille restée en Syrie qui le démoralisent le plus. Lui et son frère mineur lorsqu'ils sont arrivés avaient l'intention de solliciter le regroupement familial une fois en Allemagne afin d'éviter à ses parents et ses jeunes frères le recours à des passeurs. Il ne voit, pour l'instant, aucune issue à ce problème. «Je ne peux pas prendre un passeur. Il faut payer au moins 3500 euros», témoigne-t-il. S'il avait l'argent? «Je le ferai tout de suite! Je n'en peux plus... Il y a même des tensions entre mon frère et moi maintenant.»

Les tensions montent aussi entre la société civile et les gouvernements. Le 16 mars, lors d'une conférence de presse commune tenue à Athènes, Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), Human Rights Watch, Médecins sans frontières, Solidarity now, le Conseil grec des réfugiés, et l'Union grecque des droits de l'Homme ont estimé que le pacte UE-Turquie était un échec.

La Grèce livrée à elle-même

Premier manquement dénoncé: le faible nombre de relocalisations. Seules 9610 demandeurs d'asile ont été relocalisés en Europe en un an. En outre, seuls les Syriens peuvent bénéficier de cette voie légale de migration. La Grèce se retrouve donc à gérer l'accueil des réfugiés sur son territoire. Or, et c'est le deuxième objet des critiques émises, les conditions d'accueil sont «déplorables pour la moitié des exilés» selon le responsable de Solidarity now, voire «dégradantes» pour les exilés bloqués sur les îles grecques.

Du côté du gouvernement grec, la réponse fuse: «près de 30 000 réfugiés sont arrivés depuis la signature de l'accord». Et à micro fermé, un responsable confie que la situation est rendue plus compliquée encore par les différends historiques avec la Turquie sur la question des îles. «Les Turcs refusent les renvois venant du continent. Comme s'ils voulaient remettre en cause l'intégrité du territoire grec», livre le diplomate.

«La Turquie n'est pas un pays sûr»

Troisième problème: la Turquie. L'accord implique qu'elle soit un «pays sûr» pour y organiser des renvois de réfugiés. Elle ne l'est pas, rétorquent unanimement les ONG. Les organisations ont donc souligné que cet accord, qui viole le droit international de l'asile, «jette en réalité les migrants dans les bras des passeurs». Cet avis est partagé par International Rescue Committee (IRC), le Norwegian Refugee Council (NRC) et Oxfam. Dans un rapport d'une dizaine de pages publié le 16 mars, ces trois ONG estiment que l'accord «expose les réfugiés et les demandeurs d'asile à des risques et des abus». Et ils accusent «l'Europe de ne pas s'acquitter de sa responsabilité de protéger les gens qui [y] cherchent la sécurité».

Pourquoi, alors, ce pacte qui «mine les valeurs européennes des droits de l'Homme et de la dignité» est-il maintenu? «Il n'y a pas d'alternative car il n'y a pas de volonté d'organiser l'entrée en Europe de ceux qui en ont besoin», martèle Dimitris Christopoulos, le président de la FIDH. Pour lui, la Grèce est obligée de mener une politique d'endiguement. Mais «l'endiguement, c'est le contraire de l'intégration». La Grèce s'est transformée en prison à ciel ouvert. Où sont regroupés et mis sur la touche ceux que l'UE refuse d'accueillir.

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