Asie du Sud

Les promesses trahies du Sri Lanka aux Tamouls

Huit ans après la fin de la guerre civile, le nord-est de l’île reste militarisé à outrance et la loi antiterroriste permet toujours d’arrêter n’importe qui pour une durée indéterminée. Reportage

Il est sept heures du matin. A quelques kilomètres de Batticaloa, dans l’est du Sri Lanka, des hommes moustachus se relaxent sur la terrasse d’un petit hôtel de campagne. Arrivé en bus durant la nuit, Thirunavukarasu Balamurukan dit «Bala», médecin et membre du forum pour la société civile tamoule, a planifié sa venue de longue date. «Nous sommes là pour protester contre l’absence de justice pour les familles des 15 000 disparus pendant la guerre. Nous voulons que l’Est et le Nord soient unifiés et que le Sri Lanka ait un état fédéral comme chez vous. En Suisse, ça marche plutôt bien non?»

Une demi-heure de bus plus tard au centre de la ville de Batticaloa. Une voiture avec des haut-parleurs constitue le point de rendez-vous. Les gens affluent petit à petit. Vêtues de jaune et de rouge, des familles entières ont fait le déplacement. Sous l’œil inquiet d’un nombre important de policiers qui filment chaque manifestant au moyen de smartphones, le départ est donné. Ici, chaque famille de disparus est venue avec une photo de proches qui leur ont été enlevés.

Trente ans de guerre civile

Parmi eux, une petite dame âgée en provenance de Muthur, un village du nord-est de l’île. Elle raconte comment sa vie a basculé, il y a 20 ans déjà. «Mon mari était un policier. Une nuit, un van blanc est venu l’emporter, lui ainsi que treize membres de ma famille. Je ne les ai jamais revus». Submergée par l’émotion, elle ne peut empêcher les larmes de couler sur son visage buriné par le soleil et l’attente: «Je n’ai plus de revenu. Ma fille aînée ne peut pas se marier. Et la petite souffre de troubles mentaux à cause de la disparition de son père. Je lui ai dit: pleure, c’est tout ce que tu peux faire.»

Après 30 ans d’une guerre civile qui a fait une centaine de milliers de victimes, son traumatisme n’est pas un cas isolé. Pour Bala, les promesses du gouvernement n’ont pas été tenues. «Les enquêtes n’avancent pas. La commission pour les personnes disparues ne fait rien. Souvent les victimes connaissent le nom de leur agresseur. Mais, comme c’est un militaire, rien ne se passe».

La loi antiterroriste n’a toujours pas changé. Elle permet d’arrêter n’importe qui sans donner d’explications et pour une durée indéterminée

Avançant en rang serré, les milliers de manifestants chantent des slogans qui demandent justice. Parmi eux, Ananthan Sivashakthy. Ce politicien local et membre du parlement, partage les inquiétudes de Bala. «La loi antiterroriste n’a toujours pas changé. Elle permet d’arrêter n’importe qui sans donner d’explications et pour une durée indéterminée. Plusieurs centaines de personnes sont toujours en prison en train d’attendre leur jugement depuis des années.»

Parmi leurs requêtes, les manifestants demandent aussi la démilitarisation du nord et de l’est de l’Ile. «Il y a des endroits où les militaires représentent un sixième de la population, observe Bala. Souvent, ils refusent de rendre les terres qu’ils occupent aux Tamouls qui habitaient dans les parages avant eux.»

Des déplacés de guerre attendent toujours leur terre

A Jaffna, la capitale du nord de l’île où habitent la plupart des Tamouls, les habitants sont tout aussi sceptiques sur les progrès réalisés par le nouveau gouvernement. Les militaires ont disparu du centre-ville et l’agglomération a subi un rapide développement économique avec l’arrivée de touristes. Mais partout autour, les déplacés de guerre attendent encore et toujours qu’on leur rende leur terre. A moins de 10 kilomètres de la localité, le décalage est frappant. Les maisons sont pour la plupart inachevées et la misère saute aux yeux.

A Sapapathi Welfare Camp, plus de 120 personnes attendent de pouvoir retourner chez elles. Déplacées il y a 27 ans lorsque l’armée a pris position dans le nord, ces familles vivent depuis dans des conditions précaires. Ravishandra, père de quatre enfants, tient à nous faire visiter la seule pièce de son habitation. En attendant que le leader de la communauté, seul anglophone du camp, arrive, Ravishandra, un plateau de thé à la main, se souvient de la visite de David Cameron dans ce camp en 2015. Vivant du bois qu’elle ramasse et qu’elle vend ensuite au marché, cette famille attend.

Sautant d’un tuk-tuk, le chef de la communauté, Anthony Quinn, vient d’arriver. «La situation est critique, déclare-t-il d’entrée. La plupart des gens gagnent ici moins de 1000 roupies par jour (6,50 CHF) et nous avons 7 toilettes pour 120 personnes.»

Vous êtes Suisses, c’est juste? Ne renvoyez pas les Sri-Lankais qui viennent chez vous. Quand ils arrivent ici, dès l’aéroport les problèmes commencent. Ils sont interrogés, puis parfois torturés

Depuis la fin de la guerre, les militaires ont promis de rendre leurs terres à des milliers de familles tamoules. Contrairement au précédent gouvernement qui refusait de rentrer en matière, le nouveau président, Mahinda Sirisena, en a fait une promesse de campagne Pourtant les choses tardent à bouger. A quelques dizaines de mètres de là, les containers Unicef et Caritas censés accueillir des élèves prennent la poussière et la rouille. Les traces de la guerre sont partout.

Comme pour illustrer ces propos, Ravishandra tient à nous montrer ses cicatrices. Des éclats de mortier ont marqué son cou et son ventre. Remettant son t-shirt, il déclare soudain: «Vous êtes Suisses, c’est juste? Ne renvoyez pas les Sri-Lankais qui viennent chez vous. Quand ils arrivent ici, dès l’aéroport les problèmes commencent. Ils sont interrogés, puis parfois torturés. Tout ça à cause de liens présumés avec les Tigres Tamouls.»

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