Guerre

Propagande djihadiste: «Nous sommes tombés dans le piège»

Le chercheur Abdel Asiem El Difraoui accuse les médias de jouer trop souvent le jeu d’Al-Qaida et de l’Etat islamique

«Nous nous sommes laissé piéger par la propagande djihadiste»

FIFDH Le chercheur Abdel Asiem El Difraoui critique les médias

Comment parler des djihadistes sans servir leur cause? La question taraude l’un des meilleurs spécialistes actuels du sujet, Abdel Asiem El Difraoui, invité à en parler mercredi à Genève dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Le chercheur se refuse désormais à décrire les images d’horreur tournées par Al-Qaida et l’Etat islamique, même pour les condamner. Ces films ont beau révulser, ils restent des moyens de propagande et, à ce titre, servent par quelque mécanisme psychologique obscur les intérêts de ces groupes.

Alors qu’en dire? «Il faut expliquer», répond Abdel Asiem El Difraoui. Expliquer comment l’Etat islamique a pris «le pire de la culture occidentale, la télé-réalité et les vidéos ultraviolentes, comme modèle de sa propagande». Expliquer comment «ses cinéastes de l’horreur, de jeunes Européens ultraviolents, attirent d’autres jeunes incapables de distinguer un monde d’horreur virtuelle d’un monde d’horreur réelle».

Surtout, poursuit le chercheur, il faut expliquer comment Al-Qaida et ses avatars «ont annexé la mémoire collective de l’islam, avec sa symbolique, pour créer leur propre légende peuplée d’anti-héros modernes déguisés en martyrs et de faux prophètes. Et tout cela dans le but ultime de créer un mythe du salut totalement étranger à l’islam. Un mythe qui veut que les djihadistes incarnent la seule vraie communauté des croyants et que, ce faisant, ils se rachètent de tous leurs péchés.»

Cette promesse de pardon s’adresse clairement aussi aux Européens, observe Abdel Asiem El Difraoui. «Leur engagement est censé les laver de leurs fautes, des vols qu’ils ont perpétrés comme des drogues qu’ils ont consommées. Mais le marché est perfide. Ces mêmes individus ont parallèlement carte blanche pour continuer à user de violence et à commettre des péchés, puisque dans le djihad tout est permis.»

Un système, pas une organisation

Au bout de ce discours réside «le plus gros mensonge», dénonce Abdel Asiem El Difraoui. «Une affirmation là encore étrangère à l’islam, selon laquelle mourir au combat, et mieux encore dans un attentat suicide, permet de gagner un billet VIP pour le paradis. Soit d’y entrer directement quand les autres musulmans doivent attendre le Jugement dernier.»

Cette propagande n’est pas nouvelle, indique le spécialiste. Elle remonte à une bonne trentaine d’années et elle a déjà passé par différentes phases. Après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, elle a vu ses relais en Europe se multiplier. Puis les réseaux sociaux lui ont donné un élan considérable, en répondant aux vœux d’un des principaux penseurs du djihad, Abou Moussab al-Souri. Ce stratège s’est signalé en prônant une gestion décentralisée de la «guerre sainte» (LT du 02.09.2014). La voie vers le succès est à ses yeux «un système, pas une organisation». Or, c’est ce modèle qui s’est imposé en matière de propagande. Une matrice a été créée que les djihadistes reprennent désormais un peu partout à leur compte.

Comme tout effort du genre, la propagande djihadiste poursuit de nombreux buts, avertit Abdel Asiem El Difraoui. L’un d’entre eux est de convaincre les jeunes musulmans d’Occident de «faire la Hijra», soit de quitter leur terre de mécréance pour gagner un pays musulman. Et pour l’atteindre, de nombreux ressorts sont actionnés: le discours du salut, la présence de filles, le goût de l’aventure, la fascination de la violence. Un autre objectif est de «terroriser le cœur des ennemis» en se servant des médias comme «armes de guerre asymétrique». Un dernier est de polariser les sociétés occidentales, sachant que plus une société est divisée, plus le recrutement y est facile.

«Nous sommes tombés dans le piège, regrette le chercheur. Les médias travaillent trop souvent à la va-vite. Des chaînes de télévision se contentent ainsi de diffuser des images choquantes et de dénoncer des menaces. L’une d’entre elles m’a un jour invité à parler de la volonté de l’Etat islamique de créer sa propre chaîne. Tout ce que j’ai eu envie de lui répondre, c’est que les djihadistes n’avaient pas besoin d’un relais supplémentaire, qu’elle-même était déjà à leur service.»

Publicité