Islam

«La propagande pénètre nos mosquées»

Après l’attentat terroriste de Strasbourg, un Lausannois d’origine tunisienne dénonce le climat de radicalisation qui serait 
à l’œuvre dans les lieux de culte suisses. Il veut témoigner pour briser le silence de la communauté musulmane

On a assombri la lumière de son islam. Mardi soir à Strasbourg, où sa religion a été pervertie une nouvelle fois. Mais si Abdel, Lausannois d’origine tunisienne qui préfère taire son nom de famille pour protéger ses enfants, s’exprime ici, c’est qu’il nourrit des craintes depuis longtemps déjà sur la radicalisation islamiste en Suisse.
Précisément depuis un vendredi, quelque cinq ans en arrière. Abdel se rend à la mosquée du Petit-Saconnex à Genève avec son frère. Alors que les deux hommes font leurs ablutions, un cerbère les interpelle, faisant remarquer sans ménagement que leurs gestes ne sont pas conformes. «J’ai répondu à ce vigile qu’en Tunisie, c’est ainsi qu’on procède, raconte Abdel. Il nous a alors traités d’espions! Je me suis senti agressé et nous sommes partis. Je ne suis jamais revenu.» Abdel y voit un premier signe d’extrémisme. Celui qui ne conduit pas forcément au terrorisme, mais immanquablement à la rupture culturelle.

Incidents à la mosquée 
du Petit-Saconnex

Sa reculade ne va pas l’empêcher de suivre à distance les activités de cette mosquée phare, qui défrayera la chronique par la suite pour avoir employé plusieurs «fichés S» en France, jusqu’à ce que le nouveau secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, Mohammed bin Abdulkarim al-Issa, vienne y mettre de l’ordre. En juin dernier, un nouvel épisode, relayé par la Tribune de Genève, alarme Abdel: un fidèle prend à partie l’invité du jour, l’imam Abderrahman Al Soudais, chef religieux de La Mecque et de Médine, qu’il accuse de tenir des propos politiques inacceptables. Le discours de l’imam portait sur la mission des musulmans en Occident. Le fauteur de troubles est repoussé, mais la vidéo fait le tour de la Toile. Interrogé par notre confrère, le directeur de la communication de la fondation avait alors expliqué que cette conférence et ce prêche, d’ailleurs enregistrés, ne contenaient pas de message politique. «Cette intervention d’un fidèle était salutaire, estime Abdel. Je déplore que ni l’imam ni la mosquée n’aient été ouverts au dialogue avec lui, alors que nous sommes dans un pays de liberté d’expression.»

Parler ou se taire. Après réflexion, Abdel choisit la première proposition. Son témoignage est celui d’un musulman suisse ordinaire, de ceux qui constituent cette communauté silencieuse au nom de laquelle débattent à l’envi les sempiternels experts ès islam, ès Coran, ès radicalisation; une communauté à laquelle les politiques prêtent revendications et sentiments, qualifiée de modérée mais toujours silencieuse. Et c’est précisément ce qui fait la force de cette voix singulière. Abdel n’a aucune prétention à parler pour autrui, juste le besoin de dire son inquiétude de voir l’islam de ses origines dévoyé, sous l’influence du wahhabisme. «Parce que j’aime ce pays et que j’ai peur pour les jeunes», résume-t-il. Ce matin de novembre, Abdel et son épouse racontent leur foi bridée, qu’ils ne veulent plus exprimer dans des lieux de culte où ils se sentent jugés à l’aune d’une doctrine qui n’est pas la leur. Si son épouse a préféré ne pas apparaître dans ce récit, c’est qu’elle craint pour sa carrière.Père de trois enfants élevés dans une spiritualité mélangée, gérontologue à la retraite après trente-huit ans passés à travailler dans des hôpitaux, Abdel possède l’humilité et la douceur de ceux qui sont habitués à réconforter sans juger. Pourtant, on sent sourdre une colère devant l’évolution de l’islam: «Quand j’étais chef de service, un aide-soignant musulman a refusé de servir du porc aux patients, raconte-t-il. C’est intolérable! Pour de plus en plus de musulmans suisses, tout est interdit, tout est noir, et les autres représentent le diable.»

L’extrémisme s’installe insidieusement

Une vision très éloignée de l’islam de sa mémoire. Dans les souvenirs qu’il emmenait de Tunisie voilà quatre décennies, il y avait «une religion paisible, des visages sereins, et les mots «mécréant, maison de la guerre et maison de l’islam» étaient absents de notre dictionnaire populaire». Abdel avait la foi du charbonnier, dans le souci des autres et le respect de la diversité. Elle est en train de s’abîmer: «L’islam fait partie de moi, de ma vie, mais il commence à m’être étranger. Il est en train de se transformer pour devenir une arme braquée contre nous, musulmans.» C’est un extrémisme insidieux qu’Abdel observe gagner les mosquées suisses. En ce que le salafisme devient le ferment du communautarisme et de l’exclusion. Raison pour laquelle il ne les fréquente plus, même pour les deuils, autant par crainte de devoir justifier une spiritualité libre face à l’affirmation de dogmes que par peur d’être étiqueté fondamentaliste si par aventure des connaissances notaient sa présence à la mosquée. Il ne pratique plus, son épouse est désormais recluse dans la prière solitaire, les joies collectives des grandes fêtes religieuses reléguées au rang de lointain souvenir.

En revanche, Abdel passe du temps à écouter les prêches enregistrés par des fidèles ou qui lui sont directement rapportés. «Les mosquées deviennent des lieux de propagande pour tel ou tel régime, raconte-t-il. Les quelques discours, toujours en arabe, que j’ai entendus sont d’un autre âge. Ils me semblent répulsifs pour une grande partie des musulmans, ils vous poussent à une sorte de démission intellectuelle et vous enferment.» Pour Abdel, le salafisme a lentement mais sûrement investi l’Europe, et ses effets se feront sentir d’ici à quelques années, quand la jeunesse aura embrassé l’intolérance. «Personne ne pourra dire que les lieux de culte musulmans sont autonomes et indépendants, estime-t-il. Ils sont construits en Suisse et gérés par des Suisses, mais ce sont des pays étrangers qui se mêlent de qui prêche, de qui enseigne… enfin de qui entre et qui est à exclure.» Abdel fustige aussi la permissivité aux thèses salafistes, «comme au Salon du livre de Genève, où chaque année, on nous offre de nombreux ouvrages gratuits de cette école de pensée. Il ne faut pas s’étonner ensuite si nos enfants se radicalisent!»

«Glaciation de la pensée»

En Tunisie aussi, l’atmosphère a changé depuis l’arrivée au pouvoir du mouvement Ennahda, parti islamiste conservateur. «Dans ma petite ville natale, on se croirait en Afghanistan, regrette Abdel, qui s’y est rendu en 2016. Au marché, on ne voyait que niqabs, djellabas et longues barbes. Un matin, alors que je choisissais des semences de courgettes tunisiennes sur un étal, j’ai dit bonjour au marchand qui m’a répondu qu’ici, on ne disait pas bonjour, mais Salam Aleykum.»
Son regard s’assombrit sous le voile qui couvre ses souvenirs. Avec la montée du fondamentalisme, Abdel est désormais en proie au doute. La religion qui était sienne portait-elle les germes du radicalisme? «Je lis beaucoup et je cherche des pistes pour comprendre cet islam des origines auquel je crois», raconte Abdel. «Le résultat, c’est qu’il est en train de perdre sa foi», regrette son épouse. Même s’il en souffre, Abdel sait que le doute est l’antidote à la cécité. Sa pierre à l’édifice, la voici dans ces lignes. Celle qu’il attend de son pays d’adoption, la voilà: «Que les autorités suisses prennent toutes les précautions pour empêcher la propagation de l’idéologie extrémiste et aider au dégel de cette glaciation de la pensée.» L’hiver pourrait être long et rigoureux.

Publicité