Le Conseil fédéral a réagi mercredi de manière inhabituellement vigoureuse aux attaques du ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, qui a souligné la veille que la Suisse méritait d'être inscrite sur la «liste noire» de l'OCDE des paradis fiscaux. Il a chargé le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) de convoquer l'ambassadeur d'Allemagne, Axel Berg. Le secrétaire d'Etat Michael Ambühl l'a reçu à 15h30 et lui a fait savoir que les déclarations de Peer Steinbrück étaient «inacceptables dans leur forme et leur contenu».

«Nous lui ferons part de notre surprise et de notre mécontentement», soulignait quelques heures plus tôt Micheline Calmy-Rey en conférence de presse, visiblement énervée par les «propos violents» du ministre. Rien que le vocabulaire diplomatique le démontre: d'habitude, le DFAE évite soigneusement le mot «convocation» lorsqu'il s'agit d'«inviter un ambassadeur à s'expliquer». Or, dans ce cas de figure, il est pleinement assumé. Axel Berg a fait savoir à l'issue de la rencontre qu'il espérait que les «deux pays étroitement liés trouveront une solution commune sur ce différend». Sans s'excuser.

Mardi, Peer Steinbrück avait, lors d'une réunion de 17 pays à Paris, reproché à la Suisse d'offrir aux Allemands des placements leur permettant d'échapper à l'impôt et de ne pas coopérer suffisamment en matière fiscale. «Il a utilisé le terme de fouet», a déploré Micheline Calmy-Rey. Dans une expression qui peut se traduire en français par: «Si la carotte ne suffit pas, il faudra brandir le bâton.» «Le secret bancaire a trouvé ses limites. La Suisse a fait des progrès [...], mais nous devons aller beaucoup plus loin», a ajouté le même jour le ministre français du Budget, Eric Woerth.

Sur le dos de la Suisse

«Les attaques de l'Allemagne ne sont hélas pas nouvelles, commente Martine Brunschwig Graf (PLS/GE), qui siège à la Commission de politique extérieure du National (CPE-N). Mais elles ne tiennent pas compte du fait que la Suisse a adopté, il y a quelque temps, les règles sur la fiscalité de l'épargne que souhaitait l'Europe - et notamment l'Allemagne. Elle les applique et ces normes restent en vigueur jusqu'en 2013, date à laquelle elles devront être évaluées. Par ailleurs, la Suisse ne figure pas dans la liste des pays qui adoptent des pratiques dommageables selon l'OCDE. Cela signifie qu'elle est reconnue comme étant loyale et en règle par ses pairs. Mon sentiment: certains pays cherchent à résoudre leurs problèmes sur le dos de la Suisse.»

Pour la Genevoise, la Suisse doit aborder ces questions avec fermeté et sérénité. «Elle n'est pas un paradis fiscal. Certains pays devraient aussi se demander pourquoi ils font fuir leurs propres contribuables», ajoute-t-elle. L'UDC fustige de son côté les «grossièretés» du ministre. «Au lieu de s'attaquer à un pays tiers, l'Allemagne serait mieux inspirée de mettre de l'ordre dans ses affaires et de réduire ses impôts», insiste le parti dans un communiqué. L'UDC écorche au passage le Conseil fédéral, qu'il accuse de «mollesse». Ses représentants à la CPE-N ont la ferme intention de demander une discussion à ce sujet à Micheline Calmy-Rey. Geri Müller (Verts/AG), lui, concède que le ton de Peer Steinbrück est inacceptable. «On le doit probablement au contexte électoral en Allemagne. Mais sur le fond, le fait que de riches Allemands puissent cacher leur argent en Suisse me dérange. Nous devrions revoir le système, en discutant avec les banques.»

L'ancien ambassadeur de Suisse en Allemagne, Thomas Borer, avait averti il y a plusieurs mois déjà que la pression fiscale sur la Suisse se ferait plus forte, notamment de la part de l'Allemagne, de la France et des Etats-Unis. Ces nouvelles attaques de Peer Steinbrück ne l'étonnent donc pas. «Le Conseil fédéral a très bien réagi en convoquant l'ambassadeur d'Allemagne. Mais j'espère qu'il a maintenant une stratégie plus offensive car il s'agit de renvoyer la balle dans l'autre camp. Il doit notamment rappeler que la nouvelle directive sur la fiscalité de l'épargne a été voulue par l'Europe et que c'est aux Européens de changer leur propre directive», commente-t-il.

Micheline Calmy-Rey a rappelé hier que le Conseil fédéral est toujours sur la «voie du dialogue» concernant son différend fiscal avec l'UE. Le thème sera abordé lors d'une rencontre en décembre entre le président de la Confédération Pascal Couchepin et celui de la Commission européenne, José Manuel Barroso.