Boris Eltsine a dénoué vendredi un premier suspense dans le drame qu'il a initié au début de la semaine avec le limogeage du cabinet de Victor Tchernomyrdine: il a fini par désigner Sergueï Kirienko comme son candidat au poste de premier ministre. Désormais, la balle est dans le camp du Parlement.

Quand Kirienko avait été désigné lundi dernier chef de gouvernement par intérim, on avait d'abord estimé que ce serait provisoire et que le président russe choisirait rapidement un poids lourd politique pour diriger le cabinet des ministres. Mais Sergueï Kirienko a commencé avec tant d'assurance ses consultations que tout le monde a rapidement compris qu'il pouvait devenir du provisoire qui dure. Le nouveau poulain a en effet tout pour plaire au vieux président. Dans son allocution radiodiffusée de vendredi, Eltsine l'a présenté comme «un technocrate, un homme qui n'est lié à aucun parti, ni mouvement».

Le souci d'Eltsine est compréhensible. Une lutte féroce entre banquiers et chefs d'entreprise autour des derniers morceaux juteux de l'industrie russe qui restent à privatiser déchire la Russie depuis l'été dernier. Or, les liens entre l'équipe d'Anatoli Tchoubais et de la banque Onexim, de Victor Tchernomyrdine et du monopole gazier Gazprom, ou encore ceux de la fille et conseillère du président, Tatiana Diatchenko, et du vice-premier ministre Ivan Rybkine avec le richissime financier Boris Berezovsky, sont de notoriété publique. En éjectant Tchoubais et Tchernomyrdine et en choisissant Kirienko, Boris Eltsine tente de mettre le holà aux manœuvres de l'oligarchie.

Physique de premier

de classe

De ce point de vue, son choix est excellent. Rares sont les gens qui avaient réellement noté ce jeune homme au physique de premier de classe qui était arrivé de Nijni-Novgorod dans les bagages du tout nouveau premier vice-premier ministre Boris Nemstov au printemps dernier. Fort seulement de ses courtes expériences de directeur de la banque Garant et de la société pétrolière Norsil Oil, Kirienko est devenu le numéro deux au Ministère de l'énergie dirigé par son patron. A la suite d'un scandale qui éclabousse les jeunes réformateurs, Nemtsov cède en novembre dernier le ministère à son jeune protégé et se contente de son poste de premier vice-premier ministre. Le nouveau ministre Kirienko s'en tire avec une remarquable aisance et attire l'attention de Boris Eltsine. Sa jeunesse (35 ans) et sa carrière météorique font que Kirienko n'a tout simplement pas eu le temps de tomber sous la coupe d'une des factions de l'oligarchie.

Ses liens avec Nemtsov ne tombent pas négativement dans la balance. Celui-ci n'a pas plus que son protégé eu le temps de se constituer un vrai réseau de relations à Moscou et il s'est depuis peu fort opportunément profilé en champion de la lutte contre l'oligarchie. Vu sous cet angle, il aurait d'ailleurs pu devenir premier ministre à la place de Kirienko. Mais à la différence de ce dernier, l'ex-gouverneur Nemtsov est un politicien de stature nationale. Le fait qu'il a bénéficié au début de sa carrière à Nijni-Novgorod de la protection bienveillante du président ne suffit plus aujourd'hui pour le contrôler.

En sortant Kirienko de l'ombre, Eltsine en fait sa créature. Il peut à tout moment le précipiter à nouveau dans le néant. Du moins dans un premier temps. Les députés de la Douma, qui doivent confirmer le choix du président, reçoivent évidemment le nouveau favori avec méfiance. En particulier les communistes se voient pris à rebrousse-poil.

Kirienko est un réformateur. Pour cette raison, Sergueï Vladenovitch Kirienko rappelle avec insistance qu'il a commencé sa carrière publique comme secrétaire des jeunesses communistes des chantiers navals de Gorki, où il travaillait après ses études d'ingénieur et d'économie. Avec coquetterie, il précise qu'il n'a jamais renvoyé sa carte du parti.

Si cela ne devait pas suffire, Kirienko pourra toujours courir chez Eltsine. Ce dernier a déjà clairement menacé la Douma. «Confirmez au plus vite. Si vous ne le faites pas au premier tour, ni au second, ni au troisième, la quatrième fois ce sera la dissolution.»