Ministre de l’Environnement de l’immense République démocratique du Congo (RDC) et vice-première ministre depuis avril dernier, Eve Bazaiba Masudi interviendra jeudi au Forum des 100 sur «les villes au cœur du changement», organisé par Le Temps. En novembre prochain, elle mènera la délégation de son pays à Glasgow pour la COP26, la vingt-sixième conférence des Nations unies sur le climat, qui s’annonce cruciale pour l’avenir de la planète. Rencontre.

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Le Temps: Quels seront les engagements de la RDC à la COP26?

Eve Bazaiba Masudi: La RDC se présentera comme un pays-solution pour limiter l’augmentation de la température planétaire à 1,5 degré. Le bassin du Congo abrite la seconde plus grande forêt du monde. Il est même en passe de devenir le premier poumon de la planète, devant l’Amazonie. Cette région fournit à l’humanité un immense service de séquestration de gaz carbonique. Mais notre forêt est aussi sous pression. Pour qu’elle reste debout, il faut que nous trouvions une alternative au bois de chauffe qui est utilisé pour cuisiner, fabriquer des briques ou extraire l’huile de palme.

Nous pouvons réduire la pression sur la forêt congolaise en exploitant le potentiel hydroélectrique du fleuve Congo, qui a le second débit le plus puissant après l’Amazone. Il y a de quoi fournir de l’électricité à 70% de la population congolaise contre 14% aujourd’hui, mais aussi de quoi servir l’Angola, le Gabon, le Congo-Brazzaville et même l’Afrique du Sud. Pour réaliser cette transition, il faut que la RDC et les autres pays du bassin du Congo puissent avoir accès à des fonds internationaux d’adaptation. C’est un préalable indispensable.

Vous appelez donc la communauté internationale à financer des barrages pour que vous puissiez préserver la forêt?

Nous nous adressons effectivement aux pays industrialisés qui sont les plus grands pollueurs. Il ne s’agit pas de les condamner. Nous aspirons aussi à l’industrialisation en transformant localement nos minerais stratégiques – le cobalt, le lithium ou le coltan –, soit les matières premières essentielles pour les batteries électriques et la transition écologique. Mais pour que nos concitoyens changent leurs comportements et protègent la forêt, il faut une compensation. Les Etats industrialisés doivent investir dans les pays qui ont des solutions contre le réchauffement. C’est une manière aussi de quitter l’aide au développement. Nous n’appelons pas les bailleurs de fonds à financer des gouvernements, mais des services à l’humanité.

Est-ce aussi parce que vous ne parvenez pas à financer votre projet Inga III, un méga-barrage sur le Congo?

C’est vrai, nous ne sommes pas encore parvenus à financer ce projet qui nous tient à cœur, même si nous avons d’autres projets plus petits sur des affluents du Congo. Nous pouvons aussi construire les quatre turbines graduellement. Mais la donne a aujourd’hui changé. Il y a une prise de conscience de l’urgence climatique et de la nécessité de protéger les forêts. Les discours des pays et des entreprises qui polluent ne suffisent plus. Nous les appelons à devenir des partenaires du barrage d’Inga.

Cet appel s’adresse-t-il aussi à la Suisse, un pays de barrages?

Oui, bien sûr. Nous sommes intéressés par l’expertise suisse. J’ai d’ailleurs invité l’ambassadeur suisse lors d’une randonnée au bord du fleuve samedi dernier avec d’autres représentants de pays partenaires de la RDC.

A Glasgow, allez-vous aussi vous engager sur des réductions de gaz à effet de serre?

Nous viendrons positivement dans le concert des nations. Même si nos émissions sont modestes, nous nous engagerons à les réduire de 21%: 19% à condition que nos engagements puissent être financés et 2% inconditionnellement. Le gouvernement congolais va instaurer une taxe carbone. Nous avons aussi l’ambition de réduire, voire de bannir, l’agriculture sur brûlis, mais cela nécessite des fonds d’adaptation.

Pourquoi avez-vous récemment mis fin au moratoire sur de nouvelles concessions d’exploitation forestière?

Le moratoire était en place depuis dix-neuf ans. C’était une situation provisoire qui n’avait pas vocation à devenir permanente. Nous avons mis fin à ce moratoire, car nous avons pris des mesures plus contraignantes pour gérer la forêt congolaise de manière durable. Le gouvernement a suspendu les exportations du bois qui n’est pas transformé en RDC. Nous allons revoir toutes les concessions forestières. Nous n’hésiterons pas à retirer celles qui ont été accordées illégalement. Nous nous pencherons aussi sur les concessions accordées à but de conservation pour capter des crédits carbone. La levée du moratoire ne servira pas à brader la forêt congolaise. Depuis ma décision, cet été, je n’ai accordé aucune nouvelle concession. Nous réfléchissons aussi à élargir les zones totalement protégées pour mieux préserver la biodiversité.

Comment vous y prenez-vous pour réguler les activités des géants miniers qui menacent l’environnement?

Je suis allée récemment dans la région minière du Haut-Katanga. Quand j’ai découvert sur une mine de cobalt des bassins d’acide sulfurique pour nettoyer les minerais, j’ai fait fermer ces bassins. J’ai fourni un rapport à mon collègue ministre des Mines, ministère dont j’ai la coordination en tant que vice-première ministre. Ce dernier a suspendu les concessions de ces entreprises. Il s’agissait malheureusement de nos amis chinois. Ces sociétés n’ont rien à voir avec le gouvernement de Pékin et baignent souvent dans l’illégalité. Je me suis aussi rendue dans des mines de Glencore [société basée en Suisse, ndlr]. J’ai dû retourner à Kinshasa pour une urgence mais j’y reviendrai. De manière générale, le gouvernement n’hésitera pas à retirer des concessions si nécessaire.

Qu’attendez-vous de votre participation ce jeudi au Forum des 100 sur les villes?

C’est un marché d’échange d’expériences. Je suis à la recherche de solutions en Suisse, notamment dans la gestion des déchets, et aussi d’investisseurs. Nos besoins sont énormes. Notre capitale Kinshasa comptait moins d’un demi-million d’habitants à l’indépendance. Aujourd’hui, la population de la capitale compte 17 millions d’habitants, mais les infrastructures n’ont pas suivi.

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Pourquoi avez-vous rejoint le président Félix Tshisekedi malgré les doutes sur la régularité de son élection?

Nous sommes un parti politique, pas un syndicat ou une ONG. Nous avons fait un choix pragmatique de rejoindre la nouvelle coalition gouvernementale [après la fin de l’alliance de Félix Tshisekedi avec l’ancien président Joseph Kabila, ndlr]. La population ne pouvait pas continuer à attendre des changements. Ce n’est pas un pouvoir issu d’élections régulières, c’est vrai, mais il découle d’un courage politique. Nous avons maintenant jusqu’en 2023 et les prochaines élections pour réformer la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et garantir un véritable scrutin démocratique.