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L'épidémie de violence qui traumatise l'Irak n'a guère sa place dans les discussions de la cafétéria où trône toutefois le portrait du jeune chef religieux radical chiite Moqtada al-Sadr. A deux jours de la passation de pouvoirs prévue mercredi 30 juin entre le proconsul américain Paul Bremer et le nouveau gouvernement irakien, Belsam et ses amies parlent contrôles de fin d'année, musique, vedettes, DVD et rêves d'exil…

Méfiance, méfiance

Dans ce nouvel Irak que la coalition avait promis de faire rimer avec démocratie, libertés et reconstruction, les élèves du collège des filles de l'Université sont contraintes d'étudier, de vivre et de penser à huis clos. Leurs salles de classe rafistolées transpirent le dénuement des longues années d'embargo. «Mon quotidien se partage entre mes matinées de cours ici, dans ce campus protégé et coupé du reste de la ville, et les après-midi chez moi, à faire mes devoirs ou à regarder des films avec mes sœurs ou mes amies», concède Belsam dans un sourire triste. Par peur d'être agressée, ou simplement de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit, la jeune femme marche le moins possible dans les rues, évite de se montrer en public, noue soigneusement son foulard pour ne pas attirer l'attention. Pas question d'être vue avec un homme. Encore moins de discuter, hors du campus, avec des copains de fac. En ces temps instables, la méfiance est mère de toutes les précautions. «Je sors le matin au marché avec ma mère, puis mon père m'accompagne en cours, poursuit-elle. Toutes mes copines font de même. Lorsque l'on veut se voir, on se donne rendez-vous chez l'une ou l'autre.»

Au palmarès de ces moments passés ensemble: les films d'horreur, les informations des chaînes Al-Jazira et Al-Arabiya, et «Rotana», la MTV arabe diffusée depuis le Liban. Les copies illégales de DVD prolifèrent en Irak. Un film vaut en moyenne 2000 dinars, un peu plus d'un dollar. Les longs métrages américains dominent le box-office local: «Mon père râle. Il préférerait me voir lire des livres, mais ces derniers sont beaucoup plus difficiles à trouver que les DVD», rétorque habilement l'étudiante.

Changement d'époque: sous Saddam, le marché aux livres d'occasion de la rue Moutannabbi, au cœur du vieux Bagdad, était l'un des derniers îlots d'échanges culturels préservés. Les tas d'ouvrages empilés sur les trottoirs, bradés par leurs propriétaires, illustraient à la fois la désolation ambiante et le goût intact des Irakiens pour la connaissance. Un an et demi après la chute du tyran, la culture électronique de masse règne sur le nouvel Irak. Belsam, comme son père et sa sœur aînée, a une adresse e-mail qu'elle relève dans un magasin de téléphonie de son quartier doté d'un accès internet. Elle correspond avec des Irakiennes de Londres «qui ont promis de l'inviter». Seul le coût encore élevé de l'appareil (environ 200 dollars pour le téléphone et une carte SIM) l'empêche d'avoir un portable: «Dès que les prix baisseront, je reviendrai à la charge. Après tout, parler au téléphone est la seule chose que nous pouvons faire sans danger en Irak.»

Belsam aime parler. Rêver aussi: «Notre génération a cette chance confirme Hadil, l'une de ses amies. Sous Saddam, aucun rêve n'était permis. Aujourd'hui, beaucoup de choses vont mal. On a peur dès que l'on sort du campus. Et pourtant, on a de l'espoir.» Le collège des filles de l'Université de Bagdad incarne lui aussi ce changement. Sous la dictature, l'établissement sentait le soufre. Oudaï, le fils aîné de Saddam, maniaque sexuel et grand consommateur de filles, y dépêchait ses sbires pour recruter des «invitées» à ses dîners. Mohammed al-Meyah, le nouveau vice-doyen, assista à ces descentes: «Ils pénétraient dans la cour en Mercedes noire et distribuaient des cartons d'invitation que tout le monde surnommaient «les allers simples dans le lit d'Oudaï». Les filles se cachaient. Celles qui montaient dans leurs voitures ne revenaient ensuite plus au collège…»

Les fantômes de ces années noires se sont dissipés. Ceux du nouvel Irak planent au-dessus du campus, mais ne le hantent pas encore: «Les portraits de Moqtada al-Sadr sont une provocation dirigée contre les Américains, assure Belsam. On les laisse seulement pour montrer que nous rejetons l'occupation. Il vaut mieux que les religieux restent en dehors de l'université.» Belsam est chiite. Ses deux amies, Hadil et Racha, sont de confession sunnite. Dans leur classe, le seul homme à faire l'unanimité, affirment-elles en chœur, n'est pas un ayatollah barbu, mais le chanteur Khadil al-Saher, l'émule irakien d'Enrique Iglesias…

Demain: Cours de démocratie à l'université islamique d'Hillah