Etats-Unis

Les psychiatres s'écharpent autour de la santé mentale de Donald Trump

Au Congrès, des voix s’élèvent pour constituer une équipe chargée d’évaluer l’état psychique du président américain. C’est ce que prévoit le 25e amendement de la Constitution. Avant Donald Trump, d’autres présidents s’étaient distingués par un certain «déséquilibre mental», sans être destitués

Qui peut décider de l’état psychique du président américain et de sa capacité à gouverner? Depuis l’élection de Donald Trump, le débat autour de sa santé mentale reprend de plus belle, animé par ses détracteurs ainsi que par des associations de médecins. Son impulsivité à fleur de peau, sa mégalomanie ne supportant aucune critique, son faible vocabulaire et sa façon intempestive de tweeter sont interprétés et réinterprétés en boucle. Ces questionnements ont été relancés avec vigueur quand Donald Trump a promis «feu et fureur» au leader nord-coréen.

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Un colloque organisé sur ce thème sensible

Est-ce de l’acharnement que de vouloir à tout prix inspecter les moindres recoins du cerveau du dirigeant de la première puissance mondiale? En avril, l’Université de Yale, dans le Connecticut, a été jusqu’à organiser un colloque sur ce thème sensible, regroupant des experts du monde entier. Des professionnels de la santé de l’association Duty to Warn (devoir d’avertir) présidée par John Gartner, psychiatre de l’Université Johns-Hopkins de Baltimore, en sont à l’origine.

Ils ont lancé une pétition pour réclamer un examen clinique du président américain. Conclusion du colloque: Donald Trump souffrirait de «narcissisme malfaisant», syndrome découvert par le psychanalyste Erich Fromm en 1964. Un savant mélange de narcissisme, de paranoïa, d’asociabilité, d’agressivité et de sadisme.

Des médecins ont écrit aux membres du Congrès

Des médecins se sont également fendus de lettres aux membres du Congrès. L’enjeu: déterminer si le 25e amendement de la Constitution américaine, adopté en 1967 après l’assassinat de John F. Kennedy, peut être invoqué. Le texte stipule clairement que le président peut être remplacé par son vice-président s’il est «incapable de remplir les devoirs de sa fonction». Pour cela, il faut une déclaration écrite du président lui-même – qui avouerait de facto son incapacité à gouverner le pays –, du vice-président et d’une majorité de membres du cabinet ou d’une commission du Congrès.

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Actuellement, aucune structure ad hoc n’existe au Congrès. Mais, s’appuyant sur le 25e amendement, 28 démocrates ont déposé une proposition de loi en ce sens. Le groupe comprendrait onze membres, dont au moins huit médecins, quatre avec la casquette de psychiatres. En cas de préavis positif sur l’existence de troubles mentaux, le vice-président, Mike Pence, devrait alors signer une déclaration attestant de l’incapacité du président à gouverner. Un scénario à ce stade totalement inimaginable.

La règle Goldwater édictée en 1973

Le mois dernier, c’est la démocrate Zoe Lofgren, élue californienne à la Chambre des représentants, qui a introduit un billet demandant au Congrès d’exiger de Donald Trump qu’il se soumette à un examen médical et psychiatrique. Preuve que le débat prend de l’ampleur, le Washington Post a révélé fin juillet le contenu d’une conversation privée entre deux sénateurs, le démocrate Jack Reed et la républicaine Susan Collins. Leur micro était resté ouvert. «Je pense qu’il est fou, et je ne le dis pas à la légère comme s’il était juste un peu cinglé», a déclaré le démocrate, recueillant un acquiescement inquiet de Susan Collins.

Parmi les psychiatres, la polémique fait rage en raison de la «règle Goldwater», qui veut qu’un avis sur la santé mentale d’un personnage public ne peut se faire sans son consentement et sans l’avoir examiné. En 1964, le magazine Fact s’était intéressé à Barry Goldwater, candidat à l’élection présidentielle, et l’avait jugé «psychologiquement inapte» à occuper une fonction si importante, sur la base d’un sondage auquel 1189 psychanalystes avaient répondu dans ce sens. Le magazine a été condamné pour diffamation. L’Association américaine de psychologie (APA) a par la suite élaboré, en 1973, la règle dite «Goldwater», qui interdit à tous ses membres de réaliser et d’évoquer le diagnostic d’une personne sans l’avoir examinée.

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Avec le cas particulier de Donald Trump, cette règle semble voler en éclats. Début juillet, une association sœur, l’American Psychoanalytic Association, a envoyé un e-mail à chacun de ses 3500 membres, pour leur dire qu’ils pouvaient désormais s’exprimer librement sur la santé mentale des politiques.

C’est peut-être un narcissique de catégorie mondiale, mais cela n’en fait pas un malade mental pour autant

Allen Frances, psychiatre

De son côté, le psychiatre Allen Frances, qui a dirigé la quatrième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ne cache pas son agacement de voir tant de «diagnosticiens amateurs» évoquer un trouble de la personnalité narcissique. «C’est moi qui ai rédigé les critères qui définissent ce trouble, et M. Trump n’y correspond pas. C’est peut-être un narcissique de catégorie mondiale, mais cela n’en fait pas un malade mental pour autant, parce qu’il n’éprouve ni les souffrances ni les handicaps dont la manifestation est nécessaire pour poser un tel diagnostic. M. Trump inflige de graves souffrances plutôt qu’il ne les éprouve, et sa folie des grandeurs, son égocentrisme et son absence d’empathie ont été grandement récompensés plutôt que sanctionnés», écrit-il dans le New York Times.

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Il ajoute que le recours aux insultes psychiatriques est «une mauvaise manière de contrer ses attaques contre la démocratie»: «Son ignorance, son incompétence, son impulsivité et son désir de s’octroyer des pouvoirs dictatoriaux peuvent et doivent être dénoncés de façon appropriée. Ses motivations psychologiques sont trop évidentes pour être intéressantes, et les analyser ne mettra pas un terme à sa conquête irréfléchie du pouvoir. L’antidote à un Moyen Age trumpien dystopique sera politique, pas psychologique.»

Quels effets concrets?

C’est en substance également l’avis de Peter Kramer, professeur à la Brown Medical School de Rhode Island, et de Sally Satel. Les deux psychiatres rappellent dans une opinion du New York Times que d’autres présidents sont restés en fonction malgré des «déséquilibres mentaux». Abraham Lincoln aurait par exemple souffert de dépression, ce qui ne l’a pas empêché d’être considéré comme l’un des meilleurs. Diagnostiquer des troubles, disent-ils, est une chose, encore faut-il réussir à prouver ensuite qu’ils ont des conséquences directes sur la manière de gouverner. C’est facile en cas de soudaine aggravation de l’état psychique, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de traits de la personnalité ancrés depuis longtemps. Comme c’est le cas pour Donald Trump.

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49% des présidents souffraient de troubles

En 2006, trois chercheurs de l’Université Duke (Caroline du Nord) s’étaient intéressés aux 37 présidents qui se sont succédé entre 1776 et 1974. Ils sont arrivés à la conclusion que 49% auraient été marqués par des troubles psychologiques; 24% souffraient de dépression, 8% d’anxiété et 8% de dépendance à l’alcool. John Adams, Theodore Roosevelt et Lyndon Johnson auraient été en proie à des troubles bipolaires. Ronald Reagan, de son côté, présentait déjà des signes de la maladie d’Alzheimer avant la fin de son deuxième mandat.

Mais le cas le plus préoccupant reste celui de Woodrow Wilson (1856-1924), victime d’attaques cérébrales à répétition. En 1919, en pleine Conférence de la paix à Paris, il avait donné des signes importants de confusion mentale. Une nouvelle attaque l’a ensuite empêché de se déplacer et d’assister à des réunions, un état gardé secret. Il a dû officiellement renoncer à sa fonction de président en 1921.

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