Dérives médiatiques, hystérie politique, insultes, théorie du complot et paranoïa: la vie publique polonaise vient de connaître un épisode de fièvre stupéfiant. Tout cela à cause d’un scoop frelaté du journal conservateur Rzecz­pospolita, sur le sujet le plus sensible qui soit: la catastrophe aérienne de Smolensk, dans laquelle a péri le président polonais Lech Kaczynski en avril 2010. L’appareil avait tenté de se poser malgré des conditions météo très défavorables.

En une de son édition du 30 octobre, le quotidien a assuré que des experts polonais avaient découvert des traces d’explosifs – TNT et nitroglycérine – sur les débris du Tupolev 154. Une information démentie dans la foulée par le parquet militaire de Varsovie, chargé de l’enquête. Selon le colonel Ireneusz Szelag, «des tests préliminaires sur place ont confirmé la présence de matériaux qui doivent être analysés en laboratoire». Il s’agit de «plusieurs matériaux caractéristiques pouvant être ceux d’explosifs, de pesticides voire de cosmétiques». Les analyses de ces particules prendront six mois.

Après la conférence de presse, le quotidien a publié un court article sur son site, dans lequel il est revenu en arrière: «Nous nous sommes trompés, en écrivant au­jour­d’hui sur la TNT et la nitroglycérine. Il pouvait s’agir de ces éléments, mais pas forcément.» Ce mea culpa a été retiré en fin d’après-midi. Puis, mercredi, le rédacteur en chef du journal a présenté sa démission. La veille de la publication, le procureur général Andrzej Seremet avait confirmé à Rzeczpospolita que la nature des particules relevées restait indéterminée. Le journal n’en a pas tenu compte. Sa une a déclenché un déluge de réactions outrancières. Au premier rang, sans surprise, Jaroslaw Kaczynski. Le leader du parti d’opposition Droit et justice (PiS), jumeau inconsolé du président défunt, a osé parler de «l’assassinat» des 96 passagers du vol. Selon lui, l’Etat cache la vérité sur «l’attentat». Le PiS a rejeté l’enquête officielle et accusé le gouvernement de ne pas faire pression sur les autorités russes.

«Tsunami politique»

Jaroslaw Kaczynski apparaît aujourd’hui comme l’une des figures populistes les plus radicales d’Europe. Pourtant, son parti a cherché à rompre avec sa rhétorique extrémiste. Dans les sondages récents, il a réussi à se hisser devant le parti libéral Plateforme civique (PO) du premier ministre, Donald Tusk, en se concentrant sur les questions économiques.

Le «scoop» de Rzeczpospolita replonge les élites dans un affrontement très émotionnel. «Il est difficile de s’imaginer vivre dans un Etat avec des gens qui formulent de telles conclusions», a déclaré Donald Tusk lors d’une conférence de presse, accusant Jaroslaw Kaczynski de «dévaster la vie publique». Mais c’est le président polonais, Bronislaw Komorowski, qui a trouvé les mots justes mercredi: «S’il apparaît qu’un seul article reposant sur des données erronées […] provoque un tsunami politique, une vague d’agressions politiques, d’accusations extrêmes – d’assassinat, de meurtre, de crime, commis par les autorités polonaises –, alors quelque chose d’incroyablement mauvais nous arrive à tous.»