Urbanisme

Le psychodrame de la tour qui penche

L’euphorie du boom immobilier à San Francisco a ses faces cachées. Censée attirer de riches propriétaires et locataires, la Millennium Tower vacille et se retrouve au cœur d’une bataille judiciaire féroce. Pendant ce temps, la tour voisine de Salesforce bat des records

Dans le cadre d'une série d'articles, Le Temps raconte, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos journalistes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au coeur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Une tour, 58 étages, 197 mètres de haut, 14 ascenseurs et 440 appartements. Et un gros problème: l’édifice penche. San Francisco a beau se targuer d’être un formidable laboratoire pour les nouvelles technologies, une terre fertile pour les esprits inventifs, et profiter du boom immobilier qui en découle, elle est parfois confrontée à des problèmes assez basiques. Et gênants. La Millennium Tower en est la parfaite illustration. L’imposante tour prisée des cadres de la Silicon Valley et de célébrités s’enfonce année après année. Et s’incline vers le nord-est. Elle est au cœur d’une vive polémique. A en devenir maudite.

Les racines du mal? La construction d’une gare à quelques mètres de là, assurent ses promoteurs immobiliers réunis au sein de Millennium Partners. Faux! rétorquent les responsables du Salesforce Transit Center. Ils pointent du doigt les architectes de la tour et une construction déficiente. Qui paiera les près de 200 à 500 millions de dollars potentiellement nécessaires pour rectifier les défauts du gratte-ciel? C’est autour de cette question que les esprits s’échauffent.

Des coûts évalués à 350 millions de dollars

Mais commençons par le début. La Millennium Tower a été construite en 2008, pour des coûts évalués à 350 millions de dollars. Elle est la sixième tour la plus haute de San Francisco et se glisse au 247e rang des édifices les plus hauts sur l’ensemble du territoire américain. Sise au numéro 301 de la Mission Street, dans le quartier de SoMa (pour South of Market), elle se situe en zone sismique 4 et propose des appartements allant de 1,5 à environ 10 millions de dollars. Le magazine Worth l’a classée en 2012 parmi les dix meilleurs buildings résidentiels du monde.

Mais ça, c’était avant. La galère débute en août 2016. Du moins sur la place publique. Un article du San Francisco Chronicle lève un lièvre, avec un titre choc: «La tour emblématique de San Francisco pour les riches et les célébrités est en train de s’enfoncer et de s’incliner». L’article, qui s’appuie sur l’analyse d’un consultant indépendant, révèle qu’elle s’est affaissée de 43 centimètres depuis sa construction et qu’elle penche direction nord-est, en suivant une inclinaison de 17 centimètres. Boum. De quoi inquiéter suffisamment le professeur Greg Deierlein, qui dirige le Centre d’études sur les tremblements de terre à l’Université Stanford. Cité dans l’article, il rappelle que les tours Petronas en Malaisie, par exemple, ne se sont, elles, affaissées que d’environ 5 centimètres depuis leur construction en 1998.

Des fondations pas assez solides

C’est un ingénieur, Petar Marinkovic, dans le cadre d’un projet pour l’Agence spatiale européenne, qui a permis de mesurer l’ampleur du problème. En 2016, il étudiait la région de San Francisco avec l’aide d’un satellite Sentinel-1 pour détecter d’éventuelles activités sismiques et mouvements près de failles. Et c’est là, en analysant les données récoltées entre avril 2015 et août 2016, qu’il a fini par s’intéresser au gratte-ciel. Il n’avait jamais mis les pieds à San Francisco, et n’avait donc jamais vu la tour en question. Mais les points rouges sur son écran signalant des mouvements inhabituels l’ont tout de suite intrigué.

Très vite, les responsables de la Millennium Tower ont dénoncé l’immense chantier en cours à quelques centaines de mètres de l’édifice. Mais les responsables de la gare qui accueillera des bus et des métros contre-attaquent. Avec un argument massue: ils rappellent que, en 2010, une étude censée évaluer les impacts possibles de leurs travaux sur les immeubles environnants démontrait déjà que la tour s’était affaissée de 25 centimètres. Soit bien plus que la norme. Des géologues abondent dans leur sens: les fondations de l’immeuble ne seraient pas assez solides. Elles prennent racine dans une couche de sable et d’argile, alors qu’elles auraient pu être creusées plus profondément, jusqu’à atteindre une couche de roche.

Le test infaillible de la bille

Débute alors une bataille d’actions judiciaires, d’expertises et de contre-expertises en tous genres. Ingénieurs, architectes, experts indépendants et politiciens s’affrontent. En octobre 2016, Millennium Partners publie une étude assurant que la tour ne menace pas de s’effondrer, malgré les problèmes de stabilité. Même en cas de tremblement de terre.

En attendant, les propriétaires d’appartements sont inquiets de voir leurs biens immobiliers perdre de la valeur. Frank Jernigan et Andrew Faulk, qui tous deux travaillaient pour Google, ont préféré vendre. Ils ont fait un simple test: faire glisser une bille sur le parquet de leur appartement, au 55e étage. Et là: «Nous avons été choqués quand nous avons constaté qu’elle s’était arrêtée, qu’elle a fait demi-tour et a commencé à revenir en arrière», a témoigné Frank Jernigan à CBS News. Ils ont quitté leur appartement et l’ont vendu en 2017 pour près de la moitié de sa valeur. Ils estiment avoir perdu entre 3 à 4 millions de dollars dans l’affaire.

Le numéro 401, un quatre-pièces de 350 m², a, lui, été vendu en début d’année 1 million de dollars en dessous de sa valeur. Il est parti pour 4,6 millions au lieu des 5,9 millions estimés au printemps 2017. Les exemples sont nombreux.

En mai 2017, c’est un habitant célèbre qui dépose plainte contre les promoteurs immobiliers: Joe Montana, star du football américain quand il évoluait au sein de la National Football League (NFL), entre 1979 et 1994, chez les 49ers. Le quarterback et sa femme jugent leur appartement du 41e étage «inhabitable». Ils accusent Millennium Partners de leur avoir dissimulé la vérité: les promoteurs leur ont fait miroiter une offre intéressante alors qu’ils étaient pleinement conscients des problèmes depuis le début de la construction.

Joe Montana a en fait été approché comme faire-valoir publicitaire, le voilà qui s’estime grugé. Il fait pourtant encore partie des «chanceux»: il a acheté l’appartement à 2,7 millions de dollars en 2013, profitant d’un tarif préférentiel, alors que sa valeur est estimée à plus de 4 millions environ.

Tous les coups semblent permis

Coups de sondes géologiques, coups bas d’avocats, coups de massue des propriétaires: dans cette bataille, tous les coups semblent permis. Une des solutions envisagées serait de consolider les fondations grâce à 300 micro-piliers qui s’incrusteraient dans le substrat rocheux situé en dessous de la couche géologique actuelle censée soutenir la tour. Les travaux pourraient durer près de cinq ans.

David Casselman, un avocat qui représente 265 propriétaires, voit les choses différemment: pour lui, seule la destruction de la tour et sa reconstruction de A à Z permettraient vraiment de régler le problème. Une solution radicale et forcément onéreuse. «Et il n’y a pas d’argent pour une telle solution», relève-t-il. C’est lui qui a porté plainte, au nom de ses clients, contre le Transbay Joint Powers Authority, responsable des excavations pour la construction de la station de bus et de métro proche de la tour. «La procédure est en cours. Nous préparons une médiation plus tard dans l’année et un procès pourrait potentiellement avoir lieu en juin de l’année prochaine», précise-t-il.

Quand on lui demande comment il réagirait s’il était lui-même propriétaire d’un appartement dans la tour qui penche, l’avocat n’hésite pas: «Je n’aurais d’autre choix que de m’accrocher et de faire confiance au système judiciaire. Nous comptons obtenir de bonnes rénovations pour que les clients ne soient plus pénalisés sur le marché de l’immobilier, ainsi que des compensations financières. Certains propriétaires ont choisi de vendre leurs appartements, mais à des montants inférieurs à ce qu’ils valaient il y a quelques années et vaudront de nouveau, espérons-le, dans quelques années.»

Le Salesforce Transit Center, épatant projet urbanistique

Coincée entre une banque et un bureau d’architectes, à quatre blocs seulement des quais, la Millennium Tower a triste mine ces jours. Son entrée est obstruée par des échafaudages. Pas loin, le Salesforce Transit Center, considéré comme l’un des projets urbanistiques les plus importants de San Francisco de ces dernières années, épate au contraire par son élégance architecturale et sa blancheur. Inauguré en août, il est encore en travaux et s’étale sur plusieurs niveaux. Il fait 440 mètres de long et 50 mètres de large. Au rez-de-chaussée, d’immenses colibris et coquelicots de couleur sont incrustés dans le sol. Ainsi que des papillons dorés. Les passants peuvent prendre des escaliers roulants et sortir, deux niveaux plus hauts, prendre l’air dans un superbe jardin méditerranéen. Une atmosphère très zen, bien loin de celle qui entoure la Millennium Tower.

La tour semble d’ailleurs attirer la scoumoune. En décembre 2017, la chaîne NBC a dévoilé un rapport indiquant que la sécurité en cas d’incendie ne serait pas assurée. Nouvelle tuile, début septembre. Cette fois, c’est une fenêtre du 36e étage qui s’est fissurée et a alimenté de nouvelles rumeurs. Des habitants se sont réveillés en sursaut à 2h du matin en entendant de drôles de craquements. Le politicien Aaron Peskin, actif dans le domaine du logement au sein de la municipalité, n’a pas minimisé l’affaire étant donné que ces fenêtres sont censées résister à de violents ouragans. Une partie du trottoir a même été bouclée, par précaution. Mais Tom Miller, l’avocat des propriétaires, a trouvé un expert qui affirme que la fissure n’a pas de lien avec le fait que la tour s’enfonce et s’incline. Le bras de fer continue.

Seule «consolation» pour la Millennium Tower, devenue désormais la risée de San Francisco: une autre tour, à quelques blocs, aurait aussi tendance à pencher un peu. Un gratte-ciel de 18 étages, construit en 1980. Cette fois, c’est la construction de deux immeubles, de 61 et 54 étages, de part et d’autre de l’édifice, qui est montrée du doigt, relève le San Francisco Chronicle. Tout est parti d’un message anonyme avec ces mots: «La tour est en train de s’enfoncer!» Des investigations sont en cours.


La folie des grandeurs de Salesforce

A deux pas de la Millennium Tower trône la tour la plus haute de San Francisco. Elle abrite l’entreprise du fantasque milliardaire Marc Benioff

Avec sa silhouette en forme d’obus – ou «d’énorme courgette» selon l'hebdomadaire The New Yorker –, la Salesforce Tower est le gratte-ciel le plus haut de San Francisco. Et même le deuxième plus haut de tout l’ouest du Mississippi. On le voit de loin, pour autant que le brouillard se tienne à carreau. Erigée entre 1969 et 1972, la Transamerica Pyramid a, malgré de premières réactions hostiles à cause de son look futuriste, longtemps été l’immeuble le plus emblématique de San Francisco. Mais voilà que la toute nouvelle tour est en passe de lui faire de l’ombre.

Inaugurée en mai, la Salesforce Tower, 326 mètres de haut, se caractérise par sa couronne lumineuse, censée diffuser des vidéos abstraites de l’artiste Jim Campbell. Seule une rue, la Fremont Street, la sépare de la Millennium Tower. Spécialisée dans les logiciels, la société Salesforce a réussi un formidable coup de marketing en imposant son nom à la tour. Elle n’en est pourtant pas propriétaire – les copropriétaires sont Boston Properties et la boîte texane Hines –, mais elle a acquis en avril 2014 un contrat de location pour la moitié de l’immeuble. Pour cela, elle a déboursé plus de 560 millions de dollars pour un bail de quinze ans pour 30 étages.

Symbole de la métamorphose de la ville

La tour fait partie d’un projet urbanistique ambitieux intégrant une gare flambant neuve. La fameuse gare qui se trouve malgré elle au cœur de la polémique liée à la Millennium Tower… Et bien sûr, comme tout projet ambitieux qui casse les codes, elle a aussi ses détracteurs. Sur les réseaux sociaux, elle provoque des réactions contrastées. Entre ceux qui se pâment devant la façon dont elle reflète les couchers de soleil et ceux qui lui reprochent d’être trop visible et de dénaturer la skyline de San Francisco. «Comme le président Trump sur CNN, l’obélisque de métal et de verre est impossible à ignorer», écrivait un chroniqueur du San Francisco Chronicle pendant sa construction.

Mais pour beaucoup, cette tour bling-bling qui domine la ville symbolise surtout la métamorphose de San Francisco en capitale de la technologie. Jusqu’en 2007, les autorités de San Francisco, inquiets d’une «manhattanisation» de la ville, avaient imposé une hauteur maximale de 167 mètres pour les édifices. Depuis, cette limite a explosé aux alentours de la nouvelle gare.

Rachat du «Time» pour 190 millions de dollars

Aussi imposant que sa tour, Marc Benioff – qui a créé l’éditeur de logiciels Salesforce en 1999 avec trois partenaires – vient de faire parler de lui en décidant, avec son épouse Lynne, de racheter le magazine Time pour 190 millions de dollars. Mais tous deux précisent qu’ils l’ont fait en leurs noms, pas au nom de Salesforce, même si Benioff reste intrinsèquement lié à Salesforce et vice versa. Il rejoint ainsi d’autres milliardaires de la tech qui s’immiscent dans le monde des médias. Jeff Bezos, patron d’Amazon, a acheté The Washington Post en 2013 et en 2017, c’est la veuve du cofondateur d’Apple Steve Jobs qui a décidé d’investir dans le magazine The Atlantic.

Quand Marc Benioff, réputé pour son originalité, a inauguré «sa» tour en mai dernier, il n’a pas fait les choses à moitié. Il a convié un rabbin, un imam, un moine bouddhiste, un évêque de l’Eglise épiscopale, un archevêque catholique et le responsable d’un centre de méditation scandant «Om, Shanti Om». Il a d’ailleurs installé une salle de méditation à chaque étage de son entreprise. Une zen attitude qui contraste avec la nervosité qui règne du côté de la Millennium Tower.

Aider les sans-abri

Après avoir coupé le ruban, Marc Benioff a pris le micro pour inciter les patrons de la Silicon Valley à agir contre un problème lancinant de la ville: la forte population de sans-abri. Et c’est presque avec le ton d’un prédicateur qu’il a lancé: «Nous allons récolter 200 millions de dollars pour sortir chaque SDF de la rue.» Avec comme un zeste de mauvaise conscience: «Il est tentant de dire que ces problèmes sont dus au développement des entreprises technologiques. La vérité est que la plupart sont des problèmes chroniques depuis des décennies. Alors que je challenge les géants de la tech, je mets également les autres au défi de ne pas faire de la communauté technologique leur bouc émissaire. Les géants de la tech veulent faire partie de la solution.»

Choqués d’apprendre à la lecture d’un article dans la presse locale qu’un élève sur 20 de San Francisco vit dans la rue, lui et sa femme participent depuis 2015 à un projet pour loger des familles nécessiteuses. Il veut que son gratte-ciel devienne un «symbole d’espoir» pour tous les homeless qui campent parfois pas bien loin, dans des conditions misérables.

Ce jour-là, le milliardaire rêvait encore de projets aussi grands que sa tour.

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