Espagne

Puigdemont en Belgique, un exil politique ou judiciaire?

Le président catalan destitué Carles Puigdemont est poursuivi par la justice espagnole pour «sédition», «rébellion» et «malversations». Il est en fuite à Bruxelles, accompagné de cinq de ses ministres

Le défi sécessionniste à Madrid risque d’avoir de lourdes conséquences sur le plan juridique. Hier, le procureur général de l’Etat espagnol, José Manuel Maza, a exigé la comparution, «de la façon la plus urgente possible», des membres de l’exécutif séparatiste, destitués vendredi soir par Madrid.

Les chefs d’accusation pesant sur eux sont très lourds: «sédition» et «rébellion» (ne pas avoir obéi à la légalité constitutionnelle espagnole), «malversations» (en l’occurrence l’utilisation frauduleuse de fonds publics pour l’organisation du référendum d’autodétermination interdit du 1er octobre). Carles Puigdemont, le chef de file indépendantiste risque, lui, la plus lourde, pour avoir été le chef de l’exécutif «rebelle» – soit jusqu’à 25 ans de prison.

Eviter la justice espagnole

Personne ne croit à une coïncidence: hier, justement, en compagnie de cinq conseillers (des ministres régionaux de son gouvernement destitué), il a pris un vol de Marseille à Bruxelles. Nul doute que, par cette manoeuvre, Carles Puigdemont et les siens cherchent à passer entre les mailles de la justice espagnole.

L’avant-veille, le secrétaire d’Etat à l’immigration et à l’exil Theo Francken avait laissé entendre que le sécessionniste était bienvenu dans son pays, affirmant que les «Catalans menacés» pourraient «demander l’exil politique en Belgique». Il semble que, sur le plan intérieur, la présence à Bruxelles du chef de file indépendantiste poursuivi par la justice espagnole ne fasse pas l’unanimité. Les autorités belges devraient se prononcer aujourd’hui sur cette question.

«Un gouvernement en exil»

Le départ de celui qui, vendredi dernier, avait proclamé «l’indépendance de la république catalane» a aussitôt provoqué des polémiques. Le chanteur Lluis Llach, célébrité régionale et député indépendantiste, n’a pas tardé à dénoncer dans son twitter que la situation d’un «président de la république Catalan» est en soi «une charge contre Madrid».

Derrière lui, d’autres personnalités sécessionnistes ont affirmé l’existence d’un «gouvernement catalan en exil». Du côté des associations Omnium et l’Anc (l’Association nationale de Catalogne), à l’origine de toutes les manifestations anti-espagnoles, on annonçait des rassemblements, dans les jours à venir, pour protester contre «la répression de l’Etat espagnol».

C’est vendredi soir que le château de carte séparatiste a commencé à s’écrouler: au moment même où 71 députés, réunis dans le parlement autonome à Barcelone, déclaraient l’indépendance de la Catalogne, le chef du gouvernement central à Madrid, Mariano Rajoy, mettait en branle l’article 155 de la constitution supposant la mise sous tutelle d’une région dite «rebelle»: de façon immédiate, l’ensemble de l’exécutif séparatiste se voyait destitué de ses fonctions; ainsi que le major des Mossos d’Esquadra, les policiers autonomes de Catalogne: Jopel Lluis Trapero est en en effet accusé de «sédition» pour avoir prétendument collaboré avec les votants catalanistes lors du référendum interdit du 1er octobre.

Une fuite favorable?

Du point de vue du gouvernement Mariano Rajoy, la présence de Carles Puigdemont à l’étranger est en soi une bonne nouvelle. «Cela signifie qu’il ne va pas se barricader dans le palais de la generalitat (le siège de l’exécutif catalan à Barcelone, ndlr) et que nous n’aurons pas besoin d’utiliser la force pour l’en déloger», a réagi hier Fernando Mailllo, un des poids lourds du Parti Populaire, la formation conservatrice au pouvoir à Madrid.

Lire également: Iñigo Errejon: «Rajoy a intérêt à mettre le feu à la question catalane»

La grande question, désormais, est de savoir ce que vont faire les troupes séparatistes: accepteront-elles la mise sous tutelle des institutions catalanes par le pouvoir central? Ou tenteront-elles d’organiser une résistance civile? Il semble que l’on se dirige plutôt vers la première option. Un signe: le fait que Esquerra (Erc) et le Parti de Catalunya (PDeCat), les deux principales formations séparatistes, aient accepté de participer aux législatives anticipées du 21 décembre prochain, une date fixée par Madrid.

Le retour à la «normalité démocratique» – selon les termes de Mariano Rajoy – a en tout cas insufflé de la confiance dans les milieux économiques: malgré la délocalisation de 1800 entreprises, les valeurs de l’Ibex 35 – les principales valeurs boursières en Espagne – ont remonté de manière significative. Pour la première fois depuis le début de la crise catalane.

Lire également: Le bras de fer entre Barcelone et Madrid inquiète les marchés

Publicité