Le Temps: Comment interprétez-vous l’élection de Viktor Ianoukovitch à la présidence ukrainienne?

Thomas Gomart: Au plan intérieur, l’élection de Viktor Ianoukovitch a mis en évidence le pluralisme politique ukrainien. Un pluralisme qui a paradoxalement permis le retour du grand perdant de la présidentielle de 2004 et victime de la Révolution orange. Ce scrutin marque donc un retour de balancier et une capacité d’alternance politique en Ukraine. Il suffit de voyager dans l’espace post-soviétique pour constater que la société civile de ce pays est la plus active et qu’il y a un respect pour le principe de séparation des pouvoirs. Cela ne veut bien sûr pas dire que l’Ukraine est un modèle démocratique. De nombreuses choses sont perfectibles. Mais, comparé à la Géorgie, le système politique ukrainien est plus ouvert. Par rapport à la Biélorussie, c’est un autre univers.

– Le bilan du président sortant Viktor Iouchtchenko a-t-il pesé dans la balance?

– Viktor Iouchtchenko est un symbole qui s’est éteint de lui-même. Il est arrivé au pouvoir pour avoir survécu à une tentative d’attentat et pour avoir été le leader de la Révolution orange. Mais il n’a jamais réussi à transformer cela en un leadership politique. Son mandat ne fut qu’une lente descente aux enfers.

– Tiraillée entre l’Occident et la Russie, l’Ukraine a-t-elle voté en toute indépendance?

– L’élection a montré le souci des puissances extérieures de se tenir à l’écart. C’est un changement notable. Je vous rappelle que les Occidentaux et en particulier les Américains pensaient, dans la deuxième moitié des années 1990 et sous l’ère du président américain George W. Bush, que la Révolution orange allait permettre de rompre les liens substantiels entre la Russie et l’Ukraine, mettre fin à l’empire soviétique et permettre une démocratisation accélérée de tout cet espace géographique. Ce fut une illusion. Les liens historiques entre les deux pays sont très étroits, et l’Ukraine est tributaire de la croissance économique russe.

– La guerre russo-géorgienne de l’été 2008 a-t-elle eu un impact sur la présidentielle?

– La guerre de Géorgie fut un grand tournant. Les Occidentaux ont dû reconnaître les lignes rouges qu’avait établies la Russie à propos de l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN. Les Russes ont dû soudainement être pris au sérieux alors qu’auparavant l’Occident continuait d’avancer vers l’est tant que Moscou ne disait rien. L’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’Alliance atlantique est désormais une perspective beaucoup plus lointaine.

– Cette élection va-t-elle mettre fin à la guerre du gaz qui a aussi touché l’Europe?

– La Russie et l’Ukraine ont compris que les événements de janvier 2009 [ndlr: fermeture par Moscou des robinets de gaz transitant vers l’Europe par l’Ukraine] ont nui à leur image. Les deux ont compris leur intérêt à s’entendre, car le gaz leur est une source de revenus importante. De plus, les Européens cherchent des voies alternatives d’approvisionnement.

– Avec Viktor Ianoukovitch, le problème de la Crimée (forte minorité russe et port de Sébastopol loué à la Russie jusqu’en 2017) va-t-il se résoudre?

– La Crimée est l’exemple du pire qui, depuis la chute de l’URSS, n’arrive jamais. Il y a bien sûr des tensions entre Moscou et Kiev. Mais les deux pays peuvent tout à fait trouver une solution par le haut s’ils prennent le temps de négocier.