Pulaski est une petite ville du Tennessee de près de 8000 habitants, au sud de Nashville. Délabrée, mais avec quelques jolis monuments. «This is Trump Country», annonce une pancarte sur une maison jaune. Dans le restaurant The Southern Table, on y déguste d’excellentes boulettes de wapiti et beignets de tomates vertes. Ce qui nous a amené dans cette ville est cependant tout autre: une petite bâtisse blanc et rouge sur la Madison Street, avec une lourde plaque de bronze sans inscription datant de 1917, scellée à côté de la porte.

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Une plaque à l’envers

C’est là, dans les locaux d’un bureau d’avocats, que le 24 décembre 1865, six jeunes officiers sudistes de la guerre de Sécession, tous d’origine écossaise, ont fondé le Ku Klux Klan, groupe raciste violent organisé en fraternité secrète prônant la suprématie de la race blanche. La plaque, d’ailleurs, n’est pas tout à fait vierge. Elle a été déboulonnée en 1989 et replacée à l’envers par Donald et Marguerite Massey, les propriétaires de la maison, agacés de voir des suprémacistes blancs venir s’y recueillir. L’inscription indiquant le lieu de naissance du KKK est donc désormais cachée, face au mur.

Aujourd’hui, un quart de la population de Pulaski est Noire. Les autorités tentent tant bien que mal de faire oublier cette triste réputation. Depuis des années, des membres de groupuscules d’extrême droite y défilent, en participant notamment au European American Heritage Festival (qui s’appelait auparavant White Christian Heritage Festival). Officiellement, pour célébrer leurs racines européennes. Mais c’est bien le KKK qui est derrière. En 2010, le Southern Poverty Law Center, une organisation qui fait la veille des groupes de haine, qualifiait Pulaski d’épicentre du suprémacisme blanc aux Etats-Unis en raison des différents défilés qui y sont organisés.

Dans le sillage des manifestations qui ont suivi la mort de l’Afro-Américain George Floyd sous le genou d’un policier blanc en mai, l’Amérique s’est mise à réfléchir au poids de certaines statues. Dont celles de Nathan Bedford Forrest. Ancien marchand d’esclaves, cet officier confédéré pendant la guerre de Sécession est devenu le premier Grand Sorcier du KKK en 1867. Un buste de Bedford Forrest trône au Capitole de l’Etat du Tennessee, juché sur une petite bute à Nashville. En juillet 2020, une commission parlementaire a voté son déplacement, décision aussitôt contestée par un groupe de vétérans. La décision finale devrait tomber au printemps 2021. Du côté de Memphis, une statue équestre à son effigie érigée en 1905 a été détruite en décembre 2017. En mai 2020, une décision de déplacer également les restes de Nathan Bedford Forrest et de son épouse, qui reposaient sous la statue, a été prise.

Une «visite sociale»

Le KKK et ses cagoules n’appartiennent pas au passé. Bien que sur le déclin et divisée, sans structure centrale forte, l’organisation, présente dans une trentaine d’Etats américains, est encore vivace dans le Tennessee. Passé de 4 millions de membres en 1920 à environ 5000 au moment de l’élection de Barack Obama en 2008, le Klan s’est senti pousser des ailes avec l’élection de Donald Trump. En août 2017, lors des heurts à Charlottesville (Virginie) qui se sont soldés par la mort d’une militante antiraciste, des Klansmen encagoulés étaient présents. Selon le Southern Poverty Law Center, ce sont les American Christian Dixie Knights, basés dans le Tennessee, en conflit avec d’autres groupes du KKK, qui ont connu la plus forte augmentation. Mais dans son ensemble, alors que la suprématie blanche a gagné en popularité et est devenue plus visible, le KKK a «paradoxalement perdu du terrain, ne parvenant pas à traduire le moment politique actuel en augmentation de ses membres et de ses capacités», relève le sociologue David Cunningham, spécialiste de la question.

Selon WSMV-TV Nashville, chaîne de télévision locale affiliée à la NBC, le KKK a récemment intimidé des électeurs du démocrate Joe Biden à Shelbyville, petite localité à quelques miles seulement de Pulaski. Des habitants qui avaient affiché leur préférence pour le candidat dans leur jardin ont trouvé des petites cartes de visite du Klan, avec ce message: «Vous avez reçu une visite sociale des chevaliers du KKK. Ne nous obligez pas à vous faire une visite de travail.»

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