Plus d’une dizaine de princes. Quatre ministres et des dizaines d’anciens ministres. La purge lancée samedi par le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, a surpris par son ampleur – la plus importante de l’histoire du royaume – et par certaines figures qu’elle implique, notamment Al-Walid ben Talal, l’un des hommes les plus riches du monde. Les comptes bancaires des personnes arrêtées seront également gelés, a ajouté le Ministère de l’information dimanche.

Les arrestations, annoncées sur Al-Arabiya, la chaîne saoudienne, ont été décidées par un nouvel organe anti-corruption sans que l’on connaisse la liste exacte ni le sort précis qui leur a été réservé. Evacué samedi, l’hôtel Ritz Carlton de Riyad servirait à les héberger selon des rumeurs. Dirigé par Mohammed ben Salmane, âgé de 32 ans et surnommé MBS, il avait été créé quelques heures plus tôt par décret royal. Si la lutte contre la corruption est la raison officielle de cette intervention, beaucoup d’experts y voient le moyen pour le fils du roi Salmane, âgé de 81 ans, de consolider son pouvoir. En juin dernier, le roi l’avait imposé en écartant son neveu Mohammed ben Nayef, alors prince héritier.

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Concentration du pouvoir

Pour Olivier Da Lage, rédacteur en chef de RFI et auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite (Broché, 2006), «c’est simple, c’est un renforcement, une concentration du pouvoir du prince hériter qui élimine des rivaux et des adversaires en offrant des signes de modernisation à sa population». A laquelle le prince héritier «a également voulu montrer que les puissants ne sont pas épargnés». Washington était-il au courant de la manœuvre qui se tramait? Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson était en tout cas à Riyad fin octobre.

Kingdom Holding, la société d’investissement d’Al-Walid ben Talal, a perdu 7,6% à la bourse saoudienne dimanche. Le Saoudien est bien connu des grandes places financières pour avoir investi dans un grand nombre d’entreprises, dont Apple, Twitter, Lyft, Citigroup et d’autres. Il possède des parts dans la chaîne d’hôtels Accor et quelques autres hôtels célèbres autour du globe, comme le Plaza, racheté à Donald Trump, ou le George V à Paris. Celui dont la fortune est évaluée à 19 milliards de dollars par Bloomberg détenait aussi l’Hôtel des Bergues à Genève, qu’il a revendu. Tout comme son fameux Airbus A380, aménagé comme un «palace volant», qu’il a cédé avant même d’avoir été livré.

Al-Walid ben Talal, pas un rival

L’arrestation d’Al-Walid ben Talal est d’autant plus étonnante qu’il n’est pas a priori un rival de Mohammed ben Salmane. «Il ne s’est jamais profilé comme un concurrent à la succession. C’est un homme d’affaires, mais pas seulement un rentier, il est aussi entrepreneur», explique Olivier Da Lage. En revanche, positionné du côté des libéraux – il défendait le droit de conduire des femmes avant que le royaume ne l’envisage –, sa parole a toujours été libre et Donald Trump en avait fait les frais.

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A l’inverse, Mohammed ben Salmane s’est très vite bien entendu avec le président américain à qui il a pu vouloir faire plaisir, imagine Olivier Da Lage. Reste à voir, poursuit-il, «combien de temps il restera incarcéré, car le projet de modernisation du pays passe par l’implication des investisseurs, qui risquent de ne pas être rassurés par cette purge qui a touché beaucoup d’hommes d’affaires».

«Cette affaire aura des répercussions énormes»

L’affaire va bien au-delà du célèbre investisseur. «La raison de cette purge, c’est qu’il y a un type qui veut monopoliser le pouvoir pour qu’il n’y ait plus personne devant lui le jour où il montera sur le trône. Mais il est mal éduqué, inexpérimenté, et là il fait une bourde énorme!» s’exclame un membre d’une famille saoudienne proche de la famille royale et d’un des princes arrêtés.

Qui énumère les personnes visées: «Il y a 18 princes, 50 ministres et vice-ministres et ex-ministres, et des hommes d’affaires, comme le directeur général du groupe Binladin ou le PDG d’Al-Baraka, [le milliardaire] Saleh Abdullah Kamel et ses fils. Et ça continue, donc on ne peut pas encore faire de décompte précis. Cette affaire aura des répercussions énormes», prévient-il.

Le fondateur de PetroSaudi

Parmi les victimes de la purge figurent le prince Turki ben Abdallah, ancien gouverneur de la capitale, impliqué en raison du projet de tram qu’il a supervisé à Riyad, d’après nos sources, et son grand frère, le ministre de la Garde nationale. Le prince Turki ben Abdullah est également impliqué dans le scandale 1MDB: c’est un des cofondateurs de PetroSaudi, la junior pétrolière genevoise au cœur du scandale.

Metab ben Abdallah, chef de la puissante Garde nationale saoudienne, un temps considéré comme prétendant au trône, ainsi que le chef de la marine, Abdallah Al-Sultan, et le ministre de l’Economie, Adel Fakih, ont aussi été limogés. D’après Al-Arabiya, la commission anti-corruption a commencé une enquête sur les inondations meurtrières ayant dévasté en 2009 la ville de Jeddah, sur la mer Rouge, à la suite de pluies torrentielles.

Et maintenant? «C’est toute la question. Le prince héritier espère voir son père abdiquer en sa faveur. A-t-il réussi à renforcer suffisamment son pouvoir pour devenir l’homme le plus puissant d’Arabie saoudite ou risque-t-il de succomber à une coalition de tous ceux qu’il a voulu écarter ou humilier contre lui?» se demande Olivier Da Lage.

Collaboration: Sylvain Besson


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