«La grande misère du peuple et la corruption ambiante nous ont forcés à prendre nos responsabilités. Il faut qu'une nouvelle classe politique émerge car, avec l'actuelle, le pays va à vau-l'eau. Il est inconcevable que la majorité de la population vive sous le seuil de pauvreté et qu'un groupe de gens mène une vie de luxe et se moque de la misère des autres.» C'est par ces mots que le porte-parole des putschistes, le jeune major Fernando Pereira (30 ans), dit «Cobo», chef du centre d'instruction militaire, a justifié mercredi à la radio nationale le coup d'Etat déclenché au cours de la nuit précédente par un nombre indéterminé de soldats à Sao Tomé et Principe, petit et misérable archipel de 140 000 habitants niché au cœur du golfe de Guinée, nouvel eldorado des compagnies pétrolières occidentales.

En dépit des tirs d'armes automatiques de la nuit, les insurgés ont affirmé qu'il n'y avait eu ni morts ni blessés, et que la situation était désormais sous contrôle. Le couvre-feu a été instauré. Selon des membres du corps diplomatique – parmi lesquels l'ambassadeur américain résidant au Gabon, Kenneth Moorefield, présent à Sao Tomé – qui ont rencontré dans la journée le major Pereira et d'autres putschistes, le sort des ministres et des députés arrêtés dans la matinée n'avait pas encore été réglé, mais il leur a été garanti: «Il ne faut pas vous inquiéter.» Quant au premier ministre, Maria das Neves de Sousa, elle a été hospitalisée en raison d'un malaise cardiaque, lors d'une fusillade à son domicile.

En attendant les premiers revenus de l'or noir

Du Nigeria, où il est en visite officielle, le président Fradique Menezes aurait fait savoir qu'il était prêt à rentrer au pays dès que possible. Ancienne puissance coloniale, le Portugal a été le premier à condamner ce coup de force. Le président mozambicain Joaquin Chissano, président en exercice de l'Union africaine (UA), a également exigé que les auteurs du coup d'Etat «rétablissent l'ordre constitutionnellement établi le plus rapidement possible». Plus menaçant, le gouvernement nigérian a condamné «sans équivoque» le coup d'Etat, prévenant qu'il réagirait de «manière appropriée» à toute menace contre ses ressortissants, après avoir appris que son ambassade était encerclée par des militaires.

Ce putsch tropical apparemment réussi intervient à un moment charnière pour ce pays qui a accédé à l'indépendance en 1975, dans la foulée de la Révolution des œillets qui mit un terme à la dictature et à l'empire portugais. En effet, depuis la découverte d'importantes réserves de pétrole au large de ses côtes, le micro-Etat, dont le revenu par habitant dépasse à peine les 280 dollars par an, attend avec impatience les premiers revenus de l'or noir. Avant même le début de l'exploitation de ces ressources, Sao Tomé devrait toucher au premier trimestre 2004, en partage avec le Nigeria auquel il est associé, le fruit de la vente aux enchères de neuf blocs pétroliers exploratoires off shore. De quoi exciter bien des convoitises dans un pays qui dépend encore aujourd'hui à 90% de l'aide internationale, et dont le budget annuel est d'à peine 50 millions de dollars.

«Je vois mal ces putschistes manipulés par une grande compagnie pétrolière ou un Etat étranger», précise Gerhard Seibert, spécialiste de l'archipel et chercheur au Centre d'études africaines et asiatiques, à Lisbonne. «Pour l'heure, je dirais plutôt qu'il s'agit d'une sorte de mutinerie de desperados revendiquant une meilleure solde pour les quelques centaines de militaires que comptent les forces armées sao toméennes». Curieuse, toutefois, poursuit le chercheur, la présence dans les rangs des putschistes d'anciens combattants du «Buffalo Battalion», des mercenaires de l'archipel ayant combattu pour l'Afrique du Sud en Namibie. Par ailleurs, si Gerhard Seibert ne croit pas au programme politique de la junte mise en place hier, il souligne que certains de ses membres entretiennent des liens avec le Front démocratique chrétien (FDC), une formation politique extraparlementaire qui avait appelé à une manifestation le 10 juillet pour exiger la démission du gouvernement pour sa mauvaise gestion. Finalement, cette manifestation avait été reportée à une date non précisée.

«Ce qu'il faut comprendre, précise l'expert, c'est que la classe politique de ce pays n'est absolument pas à la hauteur de la situation et des attentes de la population.» «L'an dernier, le président Menezes, élu avec 65% des voix en 2001, avait même fait miroiter à son peuple l'implantation d'une base navale américaine dans l'archipel. Ce n'était, pour l'heure, qu'un vœu pieux.»

Reste que, avec ou sans base américaine, avec ou sans putsch à Sao Tomé et Principe, le golfe de Guinée et son pétrole sont devenus ces dernières années une zone d'importance vitale pour l'économie américaine. L'an dernier, l'assistant secrétaire d'Etat à l'Afrique, Walter Kansteiner, l'avait très bien exprimé en affirmant: «Le pétrole africain est désormais d'un intérêt stratégique pour nous.» On ne saurait être plus clair.