C'est un autre bras de fer, loin de Téhéran. Sans enjeu pétrolier. Mais sous la menace nucléaire. Entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, accusée par la CIA de posséder l'arme atomique, le duel se poursuit depuis octobre 2002, sans issue. «D'un côté, les négociations à six (Etats-Unis, Japon, Russie, Chine plus les deux Corées) sont en panne depuis septembre 2005, note un expert. De l'autre, la politique d'étranglement financier du régime de Pyongyang alimente sa paranoïa.» Une impasse confirmée par l'émissaire américain Christopher Hill, revenu fin mai bredouille de Pékin puis Séoul.

L'affaire nord-coréenne est d'autant plus intéressante qu'elle est entrée, depuis un an, dans une guérilla diplomatico-économique. Le premier acte a été le dépôt, au printemps 2005 à Genève par les Etats-Unis, le Japon et l'Union européenne, d'une résolution de la Commission des droits de l'homme condamnant la République populaire et démocratique de Corée (RPDC). Cette résolution a été approuvée le 16 décembre par l'ONU. Objectif? Ostraciser le régime communiste de Kim Jong-il tandis que, parallèlement, l'administration Bush s'efforce d'assécher ses ressources. Ces six derniers mois, au nom du Patriot Act, censé protéger l'Amérique du terrorisme, diverses mesures ont été prises par les Etats-Unis contre des entreprises et des banques travaillant avec la Corée du Nord. Leurs avoirs outre-Atlantique ont été gelés.

Recyclage de trafics divers

Officiellement, ces sanctions portent sur des «établissements» accusés de se livrer au recyclage des trafics auxquels le pouvoir de Pyongyang est soupçonné de recourir pour engranger des devises: fausse monnaie, drogue... Les Américains citent l'exemple du cargo nord-coréen Pong Su, arraisonné en 2002 au large de l'Australie après s'être débarrassé de 150 kilos d'héroïne. Ils citent aussi la découverte d'un réseau nord-coréen de faux dollars au Cambodge, en 2001.

Le problème est que les cibles des sanctions sont contestées. En septembre 2005, une banque du territoire chinois de Macao, la Banco Delta Asia, a été accusée de blanchiment d'argent pour la RPDC. Plusieurs millions de dollars ont été bloqués. Mais, depuis, aucune preuve n'a étayé ces accusations.

La traque américaine a aussi essaimé en Suisse où une société de fabrication de composants, Kohas, a été pointée du doigt. Or la justice helvétique, contactée fin avril par Le Monde, a confirmé ne pas avoir d'éléments pour ouvrir une enquête.

Pis: ces mesures interviennent alors que l'ouverture de l'économie légale nord-coréenne, notamment grâce à l'inauguration de la zone économique frontalière de Kaesong gérée par la Corée du Sud, va bon train. Au moins deux usines y tournent à plein, propriété du groupe Hyundai. «L'argent circule à Pyongyang, confirme Michael Rudiger, professeur à l'Université de Vienne, après y avoir passé six mois. Le marché noir se légalise. C'est un fait majeur. Le paradoxe de ces sanctions est donc qu'au lieu d'asphyxier la dictature elles l'incitent à multiplier les circuits financiers occultes en Chine, à l'abri de l'embargo.» La Corée du Sud, à portée des canons nord-coréens, redoute, elle, que l'isolement ne rende son frère ennemi encore plus imprévisible.

Aux Etats-Unis, des voix s'élèvent pour proposer à la RPDC un arrangement «à la libyenne»: une normalisation des relations contre des promesses de non-agression et des avancées en matière de droits de l'homme. Comme le fait d'autoriser enfin une visite du rapporteur spécial de l'ONU sur la Corée du Nord, Vithit Muntabhorn, qui vient de condamner, le 31 mai, les tortures et l'exécution d'un condamné à mort, Son Jong-nam. Cela passerait par un dialogue direct Washington-Pyongyang. Ce que, ironie du sort, la RPDC réclame depuis le début.