Golfe

Au Qatar, le défi relevé de produire des légumes en plein désert

Soumis au blocus de ses voisins arabes depuis quatorze mois, le Qatar a fait du développement de sa filière agroalimentaire une priorité, investissant plus de 40 milliards de dollars. Une opportunité pour les acteurs du secteur, qui misent sur les innovations technologiques

A l’ombre, le thermomètre affiche 43 degrés. Au soleil, la température grimpe vite à 50. «Cette serre est en travaux, s’excuse Nasser al-Khalaf, le directeur général d’Agrico. Le métal a fondu à cause de la chaleur.» Nous sommes à Al-Khor, dans le nord-est du Qatar. A l’horizon, seuls quelques puits de pétrole cassent la litanie du désert. Le sol est sec, l’eau des nappes phréatiques trop salée pour être utilisée sans traitement, et pourtant l’homme d’affaires a tenu à installer sa plantation ici.

Opérationnelle douze mois par an, la plus grande ferme biologique du Qatar, gérée par Agrico, produit en moyenne 5 tonnes de légumes frais et biologiques par jour. A l’avant de son pick-up, Nasser al-Khalaf replace sa ghutra – le foulard porté par les hommes du Golfe – et sourit. «Il n’y a pas que les Européens qui sont surpris. Les Qataris eux-mêmes ont du mal à croire qu’on puisse faire pousser quoi que ce soit ici.»

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Stratégie de substitution

Depuis un an et le début du blocus, l’activité de la ferme explose. En juin 2017, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Egypte et Bahreïn, rapidement suivis par d’autres Etats du Moyen-Orient, annoncent la mise en place d’un blocus terrestre, maritime et aérien à l’encontre du Qatar. Le petit émirat gazier importe l’immense majorité de ses biens de consommation. Dans l’urgence, Doha repense d’abord l’ensemble de ses partenariats commerciaux. «Plusieurs acteurs du Moyen-Orient ont pris la place des pays du blocus: la Turquie, l’Iran et les pays d’Asie», indique Nabil Ennasri, chercheur en sciences politiques et éminent spécialiste du Qatar, parfois décrié car proche des intérêts de l’émirat. Seconde étape: le développement d’une filière agricole locale. Alors que la production qatarie ne couvrait que 1% de la demande intérieure avant le blocus, l’émirat peut aujourd’hui répondre à la moitié de ses besoins en viande, en poisson et en produits laitiers. Sa production agricole, elle, a au moins été multipliée par trois. «Chez Agrico, nous avons doublé notre surface de production», indique Nasser al-Khalaf avec un sourire.

D’ici trois ans, le Qatar espère être en mesure de produire 60% de ses besoins en légumes

Faleh Bin Nasser al-Thani, sous-secrétaire adjoint à l’Agriculture

Fruit de plusieurs années d’expérimentation, la technologie de pointe permettant à l’entreprise de cultiver dans un environnement particulièrement hostile fait figure d’exemple. Les serres, uniques au monde, sont pensées pour fonctionner en utilisant le minimum de ressources. Le recours à l’agriculture hydroponique et à des systèmes avancés de capteurs permet de maximiser les rendements en s’assurant que les plantes grandissent dans des conditions optimales. «Nous avons commencé à vendre notre technologie, confie le directeur général, pour que les fermes qataries puissent améliorer leurs rendements. Nous gérons l’installation et la manutention pour eux et ils se concentrent sur la production.»

Un des points forts des serres développées par Agrico réside dans la réduction des besoins en eau nécessaire au fonctionnement de l’exploitation agricole. Opérant sur un sol composé en majorité de zones désertiques rocheuses, les agriculteurs qataris irriguent 93% des champs en puisant dans les nappes souterraines, à des débits supérieurs à la vitesse de renouvellement. Un problème à long terme, sachant que la qualité de ces eaux diminue depuis les années 1970. «Elle est de plus en plus salée», rappelle Faleh Bin Nasser al-Thani, sous-secrétaire adjoint à l’Agriculture au Ministère de l’agriculture qatari.


1400 fermes

Cette nouvelle activité pourrait rapporter gros au responsable d’Agrico. Alors que le Qatar compte 1400 fermes, les deux tiers n’ont pas de vocation commerciale et servent à nourrir les familles de leurs propriétaires. Le potentiel est réel, d’autant que le blocus a rebattu les cartes d’un marché jusqu’alors dominé par les importations. «Les prix des produits importés ont fortement augmenté au début du blocus», analyse Faleh Bin Nasser al-Thani. Une aubaine pour les produits locaux plus chers mais de meilleure qualité, devenus en quelques semaines beaucoup plus compétitifs. «25% des exploitations qataries sont possédées par des fermiers, continue Faleh Bin Nasser al-Thani. Le reste appartient à des entrepreneurs qui ont décidé d’investir.» Un engouement relatif – tous n’ont bien sûr pas investi cette année – mais bien réel, largement encouragé par les pouvoirs publics.

Prêt public à taux d’intérêt réduits, formalités administratives facilitées ou encore promotion des produits locaux, l’émirat multiplie les initiatives pour favoriser la production locale. «Le «made in Qatar» est une volonté qui tourne quasiment à l’obsession», pointe Nabil Ennasri quand on l’interroge sur l’importance de cette politique. «Le Qatar ne veut plus être dépendant pour éviter d’être mis sur la sellette», continue-t-il, insistant au passage sur le symbole politique qu’est devenue l’agriculture locale. Ayant longtemps parlé d’autosuffisance, la monarchie gazière a finalement revu ses objectifs à la baisse.

«D’ici trois ans, le Qatar espère être en mesure de produire 60% de ses besoins en légumes», indique ainsi Faleh Bin Nasser al-Thani. Un objectif moindre mais toujours très ambitieux, loin pourtant d’être irréalisable au regard des moyens du Qatar. Selon l’agence Bloomberg, l’émirat aurait déjà investi plus de 40 milliards de dollars dans la filière locale depuis le début du blocus, une somme comparable à celle consacrée à la politique agricole et rurale chaque année par le gouvernement américain.

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