Lundi, un message diffusé sur un site internet a revendiqué l'attentat suicide perpétré samedi soir contre un théâtre fréquenté par la communauté britannique du Qatar. Dans son communiqué, l'Organisation des soldats du Levant, inconnue jusqu'à présent, annonce qu'elle publiera bientôt un autre texte consacré «à l'opération martyre menée par un lion de l'organisation au Qatar».

Les termes de ce message rappellent immédiatement ceux d'un autre communiqué, mis en ligne jeudi dernier et attribué au chef d'«Al-Qaida dans la péninsule Arabique». Saleh al-Oufi, citoyen saoudien dont la mort avait été annoncée en novembre dernier mais non confirmée par les autorités de Riyad, y appelait «tous les lions du Djihad» présents dans les Etats du Golfe à «frapper les soldats, les équipements, les bases, les avions et le pétrole des croisés».

Si l'authenticité de ces messages et leur lien sont invérifiables, l'attentat de Doha confirme en revanche la régionalisation des actions terroristes, dont seule l'Arabie saoudite était depuis deux ans la cible. Les experts de l'anti-terrorisme et dirigeants des monarchies pétrolières redoutaient cette contagion.

Il y a un an pourtant, le Qatar semblait encore à l'abri. En dépit de la présence sur son territoire de la plus grande base américaine de la région, il jouissait d'une certaine immunité, voire d'une impunité, grâce notamment à la présence à Doha, de la chaîne satellitaire Al-Jazira. L'attentat de samedi paraît démontrer que ce fragile équilibre entre présence américaine et financement d'une chaîne souvent qualifiée de tribune pour Oussama ben Laden a volé en éclat. Pour en saisir la portée, il faut remonter dix ans en arrière.

Equation qatariote

Au début des années 90, le Qatar est considéré comme l'un des Etats les moins développés du Golfe. Un pays proche du modèle saoudien, à la traîne par rapport à ses voisins des Emirats arabes unis, de Bahreïn ou du Koweït. Mais en 1995, la donne change. L'émir Cheikh Khalifa al-Thani est renversé par son fils, Cheikh Hamad. Un dirigeant moderniste qui relance d'abord le développement économique du Qatar grâce aux réserves de gaz (3e rang mondial) mais donne aussi une existence au pays sur la scène internationale, en créant notamment Al-Jazira. La première chaîne arabe d'information qui va révolutionner le paysage audiovisuel régional.

Ce qui manque en revanche au nouveau régime, c'est la sécurité. Face aux velléités d'une Arabie saoudite qui n'a pas apprécié ce coup d'Etat familial chez le minuscule voisin, le Qatar se cherche un protecteur: ce sera les Etats-Unis. L'équation qatariote est née.

Tandis que l'émirat ouvre son territoire aux militaires américains qui garantissent sécurité au régime et stabilité aux investisseurs, Al-Jazira devient la chaîne préférée de la population arabe, en donnant notamment la parole à tous les courants politiques, y compris les opposants et les islamistes les plus radicaux.

Arrivent ensuite les attentats du 11 septembre 2001. A la faveur d'un retrait des troupes américaines de l'Arabie saoudite, le Qatar devient leur tête de pont dans le Golfe alors qu'Al-Jazira fait sa réputation internationale grâce à ses scoops, les fameuses cassettes de Ben Laden. Mais le grand écart du Qatar a des limites, que la guerre en Irak a rappelées. Indulgent au départ, l'administration américaine s'énerve rapidement des reportages de la chaîne sur les victimes civiles, des images de GI tués ou encore du manque de crédibilité accordé au gouvernement provisoire irakien. Alors que les pressions se font de plus en plus fortes sur les autorités qatariotes, son bureau à Bagdad est fermé en août 2004. A l'antenne, les scoops qui ont fait sa réputation se font aussi plus rares.

«Il y a un certain malaise dans la rédaction, on ne sait plus très bien on l'on va», confiait récemment un journaliste, admettant que la ligne éditoriale s'était adoucie. De nombreux téléspectateurs aussi l'ont ressenti. L'impertinente Al-Jazira serait-elle devenue trop calme pour continuer à contrebalancer le choix américain du Qatar?