Doha, Qatar, 26 avril 2003

L'Amérique a gagné la guerre, livrée de ses bases du désert qatari. Ici, le général Tommy Franks a dessiné le plan d'invasion. D'ici ont été transmises aux bombardiers les coordonnées électroniques des cibles irakiennes. Durant les mois qui ont précédé l'attaque, le minuscule émirat est devenu le nouveau porte-avions américain dans le Golfe, en accueillant l'état-major du US Central Command (Centcom) de Tampa, Floride. A l'origine, c'est la base Prince-Sultan, près de Riyad en Arabie saoudite, qui était pressentie. Elle avait déjà servi pour la première guerre du Golfe. Seulement voilà, faut-il encore le dire, les Saoudiens n'inspirent plus confiance à George W. Bush, à qui ils rendaient pourtant souvent visite au Texas autrefois.

Alors? Alors les stratèges du Pentagone se sont rendu compte que le Qatar offrait bien plus qu'une alternative de repli. Excroissance géographique de l'Arabie saoudite, cet émirat s'avance dans le Golfe à la manière d'une tour de garde au milieu du littoral, à équidistance entre Bassorah et le détroit d'Ormuz. Mieux, l'émir local, pourtant wahhabite lui aussi, est nettement moins chatouilleux que ses cousins saoudiens sur l'application de la charia. Il milite en outre pour l'ouverture politique et fait preuve de tolérance médiatique. Le pays est la patrie de la chaîne Al-Jazira, provocante et subversive.

Pour l'administration Bush, ce Qatar-là est un cadeau tombé du ciel, un modèle à exporter alentour, un irrévérencieux trublion au nez, et surtout à la barbe, des bigots cléricaux de la Séoudie voisine. Islam et démocratie embryonnaire, il est le cas d'école que les faucons de Washington entendent appliquer à l'ensemble du Moyen-Orient. Du coup, le Qatar est la grenouille de la fable. Il veut se faire plus gros que le bœuf saoudien. Et pourrait bien y parvenir, au prix d'un périlleux exercice d'équilibrisme. Ecoutons ce journaliste tunisien, chassé de Tunis il y a huit ans par les sbires du président Ben Ali, chez qui l'on ne plaisante pas avec la liberté d'expression. Exilé au Qatar depuis lors, il dit assister à une expérience unique et contradictoire:

– Cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani va beaucoup trop vite. Promotion de la condition féminine, d'un système électoral ouvert, élaboration d'une constitution; l'émir réforme à une vitesse inédite dans la région. Le problème, c'est que la population n'est pas prête, elle est plus conservatrice que lui. Vous avez ici une société, je parle de la société qatarie, un quart de la population, où les jeunes gens, c'est-à-dire les jeunes hommes, restent profondément marqués par la tradition wahhabite totalement rétrograde. En même temps, ils sont attirés par les valeurs occidentales, des mœurs qu'ils sont encore incapables d'assumer. Les jeunes gars ne pensent qu'au sexe, mais pour que leurs copines soient vierges au mariage, ils les sodomisent. Tout le monde est content, l'honneur des familles est sauf, on fait comme si de rien n'était. C'est l'hypocrisie arabe, une vraie-fausse permissivité. Le pouvoir finance des fondations islamiques rétrogrades, mais il veut faire de Doha une vitrine de la tolérance. Ce n'est qu'une illusion. Car c'est ce choc entre deux paradigmes impossibles qui a provoqué le 11 septembre. Les pirates de l'air saoudiens étaient devenus Occidentaux. Mais ils n'avaient pas renoncé au wahhabisme.

Liquéfaction du gaz, 27 avril 2003

L'émirat du Qatar affiche pourtant une étonnante stabilité. On attendait des émeutes populaires de solidarité avec Bagdad en cas de guerre, rien ne s'est produit. Ni pour ni contre la traque à Saddam, le sentiment de la population reste insondable. Les travailleurs immigrés (trois quarts des 750 000 habitants), ne s'expriment pas sur les questions politiques. Les Qataris auraient eux le droit de commenter, mais ont mieux à faire. La semaine, ils travaillent dans les hydrocarbures ou pour le gouvernement, ce qui revient au même. Et le mercredi soir, quand arrive le week-end musulman, ils embarquent dans leurs 4X4 pour aller s'amuser dans les dunes. Il y a enfin les habituels expatriés des grandes compagnies occidentales, muets comme des carpes.

Au Qatar, il n'y a donc pas encore d'eau dans le gaz. Mais il y a 900 trillions de mètres cubes de gaz dans l'eau. Le gaz naturel, c'est tout ce qui différencie le Qatar de ses voisins immédiats, qui ont plutôt les pieds dans le pétrole. «Nous liquéfions le gaz pour l'exporter. C'est très cher, mais très propre. Le gaz est l'énergie de l'avenir», récite Ali Saado Abdoul Ghani, l'Egyptien qui rédige les brochures promotionnelles de Qatar Petroleum, le groupe énergétique du pays. D'ici à 2010, le Qatar produira 45 millions de tonnes de gaz liquide, le plus vert des hydrocarbures, plus du double de l'Indonésie, son principal concurrent actuel.

Nous marchons sur la Corniche, front de mer de Doha en promenade circulaire. Décrire l'endroit? C'est Dubaï en plus petit, mais construite encore plus vite. Des filles en noir, le visage entièrement dissimulé, sauf un hublot pour les yeux, font leur jogging de fin d'après-midi, Nike aux pieds. Sans le tchador, ce pourrait être Miami. Sans, aussi, la discrète mais sourcilleuse police de l'émir, qui nous interpelle pour avoir adressé la parole peu auparavant à des femmes palestiniennes voilées qui pique-niquaient dans un parc au pied de la HSBC Bank. «Vous les avez photographiées, c'est interdit, très grave», expliquent les flics en nous emmenant au poste.

Ils sont tous Soudanais, car il n'y a pas assez de Qataris au Qatar pour occuper les postes les moins bien payés de la fonction publique. Palabres, arguties, l'«arrestation» dure trois heures. Le temps de comprendre qu'à Doha, la modernité a gagné les clubs de fitness, mais pas encore les commissariats. Il n'y a pas d'ordinateur pour enregistrer notre déposition. A la sortie, on nous remet une brochure en anglais: «Modernité de l'islam et promotion de la condition féminine».

Reprenons nos tribulations. Derrière la Corniche, deux tours en verre, pas encore terminées, se font face. Entre les deux, c'est encore le désert, pas pour longtemps. De petits hommes en bleu de travail, laborieuses fourmis, s'activent au fond d'un gros trou, dans lequel ils soudent deux immenses tuyaux. Ils sont en sueur (il fait 40°), couverts de poussière.

– Que faites-vous?

– Nous posons un pipeline, dit celui qui semble être le contremaître.

– Du pétrole, ici, au milieu de la ville?

– Non, c'est une conduite pour l'eau potable municipale, de l'usine de dessalement jusqu'au nouveau quartier d'affaires.

– Vous venez d'où?

– Mon nom est Francis Antonjhonson. Je suis Tamoul de Jaffna, au Sri Lanka.

– Vos collègues aussi?

– Non, ce sont presque tous des Népalais de Katmandou. Il y a des Indiens aussi.

– Mais dans quelle langue parlez-vous entre vous?

– On a tous quelques notions d'hindi. Mais on n'a pas besoin de parler, il y a trop de boulot. La Qatar Building Company ne nous paie pas pour bavarder…

– Elle vous paie combien?

– Sept cents rials qataris par mois (270 francs).

– C'est correct?

– Non, c'est nul et les conditions de travail sont éprouvantes. Il n'y a pas d'assurance, et on dort dans des cabines préfabriquées.

– Mais alors pourquoi rester?

– Pour nourrir ma famille. Chez moi, c'est pire.

Une enseigne en forme de molaire, 28 avril 2003

Un peu plus loin, une enseigne capte l'attention. C'est une immense molaire, avec un croissant rouge. «Queen Dental Center», proclame la raison sociale. Entrons. La réceptionniste sort tout droit des éliminatoires pour Miss India, ondulante créature. «Avons ouvert il y a dix jours, dit-elle. Clinique dentaire la plus luxueuse du Golfe. Destruction des caries par laser. Salaire insatisfaisant. Le mien, pas celui des dentistes blancs. Dépend de la couleur de la peau.» Arrive le docteur Farid Mamdouh, sommité égyptienne de la gencive endolorie. «Je fais tous les grands congrès internationaux, dit-il. Vous voulez visiter? C'est révolutionnaire.»

Liste sommaire de ses installations: un appareil à rayons X circulaire, pas besoin de déplacer le patient, «très cher»; douze salles pour intervenir sur les caries qataries, toutes équipées d'écrans vidéo ultra-plats, sur lesquels les clients peuvent suivre en direct la progression du travail dans leur cavité buccale; une salle VIP réservée à la famille régnante, identique aux autres, mais avec davantage de marbre; un bureau du chef avec centrale vidéo, permettant de zapper à tout moment sur le «direct» de n'importe quelle opération dans les douze salles d'intervention.

Derrière le temple du plombage, il y a le City Center, centre commercial identique à ceux de Houston, qui vient de sortir de terre. «Vous ne pouvez pas entrer, c'est le jour des familles», prévient un garde de sécurité marocain. «Vous êtes une famille à vous tout seul? On m'a déjà fait le coup, merci. Pourquoi les familles seulement? Pour qu'elles soient tranquilles au moins un jour par semaine. Faut éviter la drague furtive entre célibataires sous prétexte de shopping.» Les autres jours de la semaine, l'endroit est un laboratoire de l'amour, mille et une astuces pour contourner la charia. Nous finissons par entrer. Vue panoramique du haut du grand escalator: foule zébrée (hommes en blanc, femmes en noir), pressée de découvrir les boutiques. Fauchon côtoie Pizza Hut. Il y a une patinoire à l'intérieur, et une climatisation polaire. Il y a un Carrefour (comme à Abu Dhabi, Dubaï et Mascate). Rester ici, pour assister au spectacle inédit des femmes voilées comparant le prix des camemberts avant de passer au rayon lingerie fine? Non. L'Afrique nous attend.