Le Temps: Les négociations de Genève semblent se concentrer sur le droit à l’enrichissement d’uranium revendiqué par Téhéran. Qu’en pensez-vous?

François Heisbourg: L’enjeu le plus évident est l’arrêt de l’enrichissement d’uranium à 20%. Il faut comprendre qu’une fois qu’on a atteint ce seuil, on a fait les quatre cinquièmes du chemin pour parvenir à un uranium à 90% de qualité militaire. Selon les estimations, l’Iran en aurait déjà produit une quantité plus ou moins suffisante pour fabriquer une bombe atomique. Mais, si l’Iran décide de franchir le pas, tout dépendra de la sophistication de l’arme. Une bombe rudimentaire comme celle d’Hiroshima nécessite plus de matière qu’une bombe plus développée. Le Conseil de sécurité a toujours exigé que l’Iran cesse toute activité d’enrichissement, mais je vois mal un accord à Genève reprendre la même exigence. Si cela se confirme, cela serait une victoire pour les Iraniens.

– Et au-delà de l’arrêt de l’enrichissement?

– L’avenir des stocks existants est crucial et il serait très rassurant que tout ou une partie de l’uranium enrichi soit transféré à l’étranger. C’était déjà la proposition des présidents brésilien et turc il y a deux ans et l’idée n’était pas inacceptable aux yeux des Iraniens.

– Qu’en est-il des inspections?

– La qualité d’un accord dépendra de l’engagement des Iraniens à autoriser des inspections surprises sur tous les sites. L’Iran a signé le protocole additionnel du traité de non-prolifération nucléaire, qui prévoit de telles visites, mais ne l’a jamais ratifié. Les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA) ont accès à Natanz, là où il y a le plus grand nombre de centrifugeuses pour enrichir l’uranium, mais pas aux autres sites.

– Parmi les points de blocage, il y a le sort de l’installation d’Arak. Quelle est sa spécificité?

– Il s’agit d’un petit réacteur à eau lourde, qui permettrait, après un retraitement de combustible nucléaire, de produire une bombe au plutonium du type de celle de Nagasaki. L’application est clairement militaire. Il s’agit d’une vieille technologie. Les Français, les Britanniques, les Américains ou les Soviétiques avaient de tels réacteurs et c’était aussi la voie choisie par les Nord-Coréens pour fabriquer leur bombe.

– Mais le réacteur d’Arak n’est pas en fonction...

– Pour les Occidentaux, il est essentiel qu’il en reste ainsi. Les choses peuvent aller très vite. Il faut moins d’une année pour obtenir suffisamment de plutonium pour une arme nucléaire. Je serais toutefois surpris que les négociations de Genève achoppent sur cette question, car l’installation ne fonctionne pas, et ce point ne devrait pas être crucial pour les Iraniens, ou alors cela signifierait qu’ils ne négocient pas de bonne foi.

– Voyez-vous d’autres questions qui pourraient faire dérailler les négociations?

– Le site souterrain d’enrichissement de Fordo, construit sous plusieurs dizaines de mètres de rocher, est à mon avis plus sensible. Cette installation a été découverte grâce à des images satellites en 2009. Au grand dam des Iraniens. C’était la seconde fois qu’ils étaient pris dans le doigt dans le pot de confiture après la découverte du site secret de Natanz sept ans plus tôt. Fordo abrite moins de centrifugeuses que Natanz mais le site pourrait permettre de fabriquer juste assez d’uranium de qualité militaire. Les Pakistanais avaient opté pour un programme resserré similaire pour fabriquer des armes nucléaires. Le problème avec Fordo est que le site n’est pas surveillé en permanence et beaucoup moins vulnérable à des frappes aériennes. Symboliquement, sa fermeture serait un élément significatif d’un éventuel accord.