Pas de blessure grave? Alors passez votre chemin! C’est le message adressé en substance aux femmes par la très conservatrice majorité parlementaire de la Douma d’Etat. La Chambre basse du parlement russe a supprimé à la quasi-unanimité vendredi la qualification d’acte criminel pour les violences perpétrées dans le cadre familial n’entraînant pas de lésions irréversibles. L’amendement remplace une disposition autorisant le parquet et la police à poursuivre les auteurs de violences dès qu’ils en étaient informés. Scandalisés par un amendement allant dans le sens d’une impunité accrue pour les maris abusifs, féministes et défenseurs des droits de l’homme russes ont appelé à manifester samedi. Mais la mairie de Moscou a interdit cette manifestation.

A l’origine, l’amendement faisait partie d’un effort louable visant à réduire la surpopulation carcérale. Il s’agissait aussi de prévenir des placements abusifs d’enfants dans des structures d’accueil à la suite de fessées ou de claques infligées par des parents. Mais, portés par la vague ultra-conservatrice déclenchée par le Kremlin, et soutenus par l’Eglise orthodoxe, les députés ont démonstrativement porté un coup à l’émancipation des femmes, rejetée comme une intrusion occidentale dans le mode de vie traditionnel russe.

Pas de soutien pour les femmes battues

Or, une réalité bien sombre se cache sous les oripeaux du retour de l’ordre moral et de la défense des valeurs familiales. 40% des crimes violents sont commis à l’intérieur du cercle familial, selon le Conseil présidentiel pour les droits humains. «Le Temps» a rencontré plusieurs victimes de violences conjugales, qui décrivent toutes une même difficulté à trouver du soutien et l’impunité dont bénéficient souvent les maris abusifs.

L’œil tuméfié de Viktoria, 43 ans, n’attire aucun regard dans le magasin où elle fait ses courses, au cœur d’une cité-dortoir de la banlieue moscovite. Dans son immeuble, tout le monde sait que Viktoria est «tombée sur le mauvais numéro». Ses hématomes périodiques font partie du paysage. «La première fois que mon mari a levé la main sur moi, un an après notre mariage, j’étais sidérée. Je n’aurais jamais cru qu’il en soit capable. J’ai pensé que c’était un accident, j’ai raconté autour de moi que j’avais heurté un meuble par maladresse.» Devant les excuses de son mari, Viktoria décide de passer l’éponge et d’oublier l’incident. Mais celui-ci perd bientôt son travail et sombre dans la boisson. Les violences reprennent, cette fois régulières.

«Le policier responsable du quartier est venu parler une fois à mon mari, mais ça s’est arrêté là. Il me dit qu’il ne peut rien faire. Je n’ai pas de frères ni d’amis qui puissent raisonner mon mari», dit-elle en baissant les yeux. Gouvernante chez un couple aisé, Viktoria est prestement congédiée après une troisième apparition effrayante, et se trouve réduite à faire des ménages nocturnes dans un bureau. «Pendant un temps, j’ai pensé que notre prêtre [orthodoxe] pourrait m’aider. Je lui ai demandé d’intervenir auprès de mon mari pour le convaincre de cesser de boire et pour qu’il cesse de me cogner. Mais le prêtre a rapidement baissé les bras et m’a fait comprendre que je devais accepter mon sort. Quand j’ai protesté, il a insinué que mon indocilité suggérait que j’étais une mauvaise épouse. Qu’as-tu donc fait à ton mari pour qu’il te traite ainsi? m’a-t-il demandé. Je ne suis plus retournée le voir.»

Ioulia a honte de ses cicatrices

Ioulia, 27 ans, a su échapper à son tourmenteur dès les premiers coups. Mais les conséquences de son geste la poursuivent toujours. «Mon ex était policier, nous habitions ensemble depuis trois ans. Ses intentions étaient sérieuses, nous pensions à nous marier. Un beau soir, il est rentré ivre à la maison et une dispute a éclaté. Il m’a frappée sans crier gare. Il ne pouvait plus s’arrêter. J’étais à terre, il continuait à me rouer de coups de pied dans le ventre et la poitrine. J’ai pris mes affaires, et je suis rentrée chez ma mère. Le lendemain, je l’ai appelé pour le prévenir que je déposais plainte. Il a débarqué le soir même chez ma mère avec plusieurs collègues, tous en uniforme. Ils nous ont menacées toutes les deux. J’ai dû quitter la ville sur-le-champ. Aujourd’hui, les docteurs me disent que je ne pourrai pas avoir d’enfant à cause des blessures qu’il m’a infligées au ventre. Ma vie sentimentale est un désastre: j’ai honte de me déshabiller devant un homme à cause de mes cicatrices et je n’ose pas parler de mon malheur. Qui veut d’une femme qui ne peut pas avoir d’enfants?»

Chacun sait que la police est récalcitrante à intervenir dans les conflits conjugaux, même lorsque ceux-ci dégénèrent jusqu’à la violence extrême. C’est peut-être ce qui explique pourquoi la Russie affiche des statistiques terrifiantes: chaque année plus de 10 000 femmes décèdent sous les coups de leur mari, petit ami ou ex. Face au déni de justice et à une vulnérabilité grandissante, les victimes russes n’ont guère d’autre voie que la dissimulation. Des petits malins en profitent déjà: on trouve désormais des salons de tatouage qui proposent diligemment de cacher les cicatrices de femmes battues sous des arabesques de toutes tailles.