Les quatre fantômes qui hantent la Grèce

«Le référendum est une erreur! Il divise la population.» Drapeau grec en main, autocollant avec un «NAI» (oui) et badge européen sur la poitrine, Gioanna, 29 ans, manifestait en faveur du oui le 3 juillet. «Je veux rester dans l’euro et dans l’UE. Il faut signer l’accord, dit-elle. Sinon, qu’aurons-nous? Un coup d’Etat? Nous devons accepter les sacrifices exigés par les Européens.» Ce même soir, Dimitris, professeur à la retraite, était dans la manifestation «OXI», le camp du non. «Il faut en finir avec ces politiques imposées, et refuser de signer un accord qui ne fonctionne pas.» Deux camps et quatre peurs: «division», «signature», «renversement», «domination». Elles hantent la mémoire collective grecque, façonnent les clivages politiques et ont ressurgi depuis qu’Alexis Tsipras a décidé d’en référer au peuple.

La peur des divisions

«La crainte de la division est profonde en Grèce. Elle renvoie à la Première Guerre mondiale, lorsque s’affrontaient d’un côté les royalistes pro-allemands et de l’autre les démocrates favorables aux Alliés», explique l’historien et anthropologue Panagiotis Grigoriou. Et un mot fait son retour: «dichtasmos», souligne l’historien Olivier Delorme. «Il a servi à qualifier la période 1914-1918 et renvoie à cette guerre civile larvée.» Larvée à l’époque, mais bien réelle entre 1946 et 1949. Elle est le premier exemple d’une insurrection communiste après la Seconde Guerre mondiale. Ce fantôme a resurgi avec l’arrivée au pouvoir de Syriza, ancienne coalition de gauche radicale, devenue parti et structurée autour des partisans de l’eurocommunisme.

La peur de signer

La guerre civile avait commencé, d’ailleurs, par une signature. A Varkiza, le 12 février 1945, la gauche capitulait et rendait les armes. «A ce moment, la gauche accepte de signer contre des garanties sans contenu réel. L’accord devait être équilibré en principe: désarmement [des forces communistes armées] contre amnistie», analyse Olivier Delorme. Dans les faits, l’amnistie n’a pas eu lieu: «avec cet accord sans engagement ferme de l’autre partie, la gauche signait son arrêt de mort», signale l’historien. Avec une conséquence aujourd’hui: il reste difficile pour des responsables politiques qui sont pour partie héritiers de cette gauche d’accepter un texte où sont concédées des choses matérielles sans garantie de renégociation d’un fardeau comme la dette. Le journaliste Babis Kovanis, ancien résistant aux colonels, ajoute: «Alexis Tsipras n’a pas peur d’apposer sa signature, mais une part de la population a peur que la société grecque soit piétinée avec cette signature.»

La peur d’être dominé

Cette société venait pourtant de recouvrer sa «dignité». Le mot était sur beaucoup de bouches après l’élection de Syriza, le 25 janvier 2015. Une dignité qui la sortirait de la «domination de la troïka» (les créanciers de la Grèce: UE, BCE, FMI) comme le dit le gouvernement qui s’est formé avec les Grecs indépendants (parti de droite souverainiste). Une fierté pour cette nation jeune. La Grèce actuelle est née en février 1830, après la guerre d’indépendance la libérant de l’Empire Ottoman. Mais depuis, son histoire est traversée par de multiples dominations: celle de la royauté imposée, du gouvernement d’occupation, de l’intervention anglaise de 1946… «Que les Grecs votent oui ou non, ils savent qu’il y a une domination occidentale sur la Grèce depuis des siècles», explique Panagiotis Grigoriou. La conséquence est «un sentiment ambivalent: d’un côté, on est contre l’abandon de l’UE ou de l’OTAN; de l’autre, on est anti-Bruxelles». «A l’époque, nous avions les tanks, se souvient Babis Kovanis, en se référant à la dictature des colonels qui sévit entre 1967 et 1974, maintenant, nous sommes sous l’égide de Draghi. A l’époque, nous ­avions la CIA. Maintenant, la troïka.»

La peur d’un renversement

Pour lui, la Grèce vit «un coup d’Etat financier». La crainte d’un renversement de Syriza par des «forces extérieures», thèse qui peut paraître complotiste, mais se comprend sans doute mieux au regard de l’Histoire. Metaxas, les colonels… autant de mots qui rappellent que la démocratie, en Grèce, est une conquête récente. Et souvent piétinée. «Ce sont des divisions de classe en réalité», affirme Panagiotis Grigoriou. Dont la trame est toujours la même: ceux qui ont encore quelque chose à perdre et ceux qui peuvent tirer profit de l’état de domination dans laquelle est placé le pays.