Noire commémoration. Le début de cette semaine marquait les dix ans de la tuerie de Columbine, dans l’Etat du Colorado. Les manifestations ont particulièrement parlé aux Québécois, pour une raison méconnue de ce côté de l’Atlantique: ils ont connu un événement aussi horrible, dix ans plus tôt.

Le 6 décembre 1989 dans l’après-midi, Marc Lepine, 25 ans, entrait dans l’Ecole polytechnique de Montréal et, ayant fait irruption dans une classe, il séparait les hommes des femmes avant de faire feu sur celles-ci. Dans un déroulement heurté, rapide autant que macabre, à travers les couloirs de l’école, le jeune homme assassine 14 femmes. Il aurait tenu des propos hostiles aux féministes et à leurs associations pour justifier son acte. Il se donnera la mort, une vingtaine de minutes après le début du massacre. Un article de Wikipédia, copieusement annoté et d’une précision parfois dure, raconte le drame.

On comprend la sensibilité du sujet dans la Belle Province. On devine aussi la polémique suscitée par l’annonce, il y a déjà six ans, de la volonté de réaliser un film sur cette tragédie. Le souhait a été émis par l’actrice Karine Vanasse. Il a fait l’objet d’un long développement en scénario par Jacques Davidts. C’est le réalisateur du beau Maelström, qui a finalement porté le projet. Une gageure: même si 20 ans se sont écoulés, les plaies sont encore là, et la Province ne se compare pas aux immensités américaines, dans lesquelles un Gus van Sant peut empoigner rapidement le drame de Columbine à travers son «Elephant». A Montréal, la proximité des survivants, autant que le poids constant du souvenir, rendait l’entreprise autrement plus périlleuse. La bande-annonce – glaçante – de Polytechnique est visible ici.

L’oeuvre sera montrée à Cannes, dans La Quinzaine des réalisateurs, dont le programme a été dévoilé ce vendredi 24 avril. Le film-événement de la Croisette? Les paris sont ouverts...

Sorti en février au Québec, le long métrage est toujours sur les écrans et n’en finit pas d’alimenter les débats. Le plus souvent, de manière positive. Denis Villeneuve semble avoir réussi son pari, recueillant des avis aussi émus qu’admiratifs.

Il y eut doute, pourtant. «A quoi bon vouloir coller un sens à l’insensé?», lance une chroniqueuse de La Presse, qui fait le lien avec une enquête parue ces jours sur Columbine. A propos de Polytechnique, elle dit: «Je l’ai finalement vu et apprécié en tremblant».

Son collègue du même journal, qui fait la critique du film, explique: «Au Québec, on ne comptera aucun spectateur «ordinaire» de Polytechnique. Cette tragédie étant inscrite à jamais dans notre chair, notre émotivité joue forcément un rôle dans la perception que nous aurons du nouveau film de Denis Villeneuve.» Il ajoute: «Au-delà du débat sur la pertinence de ramener ce pénible souvenir au grand écran, force est de reconnaître qu’il fallait un sacré culot – et beaucoup de tact – pour oser se lancer dans pareille entreprise. À vrai dire, les pièges étaient si nombreux que personne n’aurait blâmé les artisans s’ils avaient choisi de rebrousser chemin à la dernière minute.» Le réalisateur propose une vision «à la fois sobre et frontale. Il n’y a ici aucun épanchement. Encore moins de psychologisme. Le cinéaste nous entraîne entre les murs, parmi la faune étudiante qui, ce jour-là, ne pouvait soupçonner que son monde – notre monde – allait basculer […]». Le film, au final, provoque «une onde de choc, intérieure et profonde, dont on ne se remet pas».

Le film témoigne du «talent incontestable» de son réalisateur, lequel «semble s’ingénier à déstabiliser le spectateur. Retour en arrière. Avancée dans le temps. Bain de sang qu’on ne montre pas. Sur lequel on revient finalement lorsque le spectateur en est venu à croire, voire à souhaiter, que l’image lui sera épargnée. Des silences, des regards, des gestes. La blancheur de la neige. Le noir du sang. Tout concourt à nourrir le malaise, la tension», raconte le critique de Radio-Canada.

La spécialiste du Courrier, elle, narre sa projection de manière personnelle: «Pour être tout à fait honnête, je savais que j’allais pleurer et sortir de la salle de cinéma à l’envers. Nous ne pouvons pas nous attendre à autre chose. Le film est lourd, lourd d’un silence rempli d’une dure réalité.»

Un rédacteur du Devoir a pour sa part une lecture plus critique: «Pour être honnête avec Denis Villeneuve, on doit avouer que le cinéaste tente parfois de lever le voile sur le mystère. Un peu comme l’a magistralement fait l’Américain Gus Van Sant dans Elephant, qui porte sur la tuerie de Columbine. Lorsque Villeneuve filme l’hiver gris et sale de Montréal, en hommage à Pierre Perreault, on sent bien qu’il songe à entrebâiller la porte. Mais, alors que Van Sant l’ouvre toute grande pour découvrir la solitude béante des êtres, Villeneuve la referme aussitôt pour se réfugier dans les explications rassurantes de l’iconographie féministe. La petite morale de la fin, à propos de ces hommes à qui il faudrait «apprendre à aimer», est digne du manuel d’un cours d’éthique et de culture religieuse.»

L’émotion populaire est néannmoims palpable dans les forums, par exemple sur le site spécialisé cinoche, où un spectateur confie: «Le film en tant que tel n’est pas l’un des meilleurs films québécois produits, car il y a énormément de longueurs, mais l’histoire est tellement touchante que j’ai dû rester 10 minutes assise après le film car je n’arrêtais plus de verser des lames de tristesse. Quand j’y repense, pour moi, ce n’est pas un film, mais bien la vraie histoire de Polytechnique.»

«Ce film est sûrement le plus bouleversant que j’ai vu de toute ma vie. je pense qu’il est important pour les jeunes de ma génération d’être au courant de ce qui est arrivé car, c’est un événement vraiment important au Québec et il ne faudrait surtout pas que ça tombe dans l’oubli», juge une autre internaute.

«Rarement un film m’a aussi touchée. Pourtant, j’étais là il y a vingt ans quand le policier Leclair est arrivé et a constaté avec horreur que sa fille était l’une des victimes… Je ne pourrai jamais oublier l’expression de son visage. Bref, le film m’a vraiment bouleversée», conclut une troisième.

Il faudra guetter les sorties en DVD, car il paraît peu probable que le film sorte ici au cinéma. Un miracle reste toutefois possible, au moins dans les petites salles indépendantes. En attendant, il n’a pas fini de secouer le Québec. Récemment, le Bloc québécois (souverainiste) a organisé une projection de Polytechnique… pour défendre un projet de loi instaurant un registre national des armes. Modeste utilité du souvenir.