Le gouvernement québécois fait donc marche arrière. Peut-être, temporairement. Depuis deux ans que sévit, au Québec, la polémique sur les accommodements raisonnables, une loi prévue sur le sujet vient d’être reportée. Attention, situation explosive, préviennent certains.

Les «accommodements raisonnables»? La notion, dit Wikipédia confirmée par d’autres sources, vient du droit du travail. Elle exprime le fait d’assouplir une norme, si celle-ci a des conséquences manifestement discriminatoires. Le terme a été repris dans le cadre des relations inter-communautaires, en particulier à propos des autorisations spéciales accordées à certaines minorités religieuses. Radio-Canada, qui consacre un dossier à ce thème, indique ainsi: «L’accommodement comme tel réfère davantage à un accord passé, par exemple, entre une communauté religieuse et une institution. Des exemples? Lorsque la communauté juive hassidique de Boisbriand, au Québec, a notamment demandé au CLSC [centre de santé et de services sociaux] Thérèse-de-Blainville que ses infirmières se déplacent au domicile de leurs patients les jours de sabbat.»

De tels cas particuliers ont été condamnés par certains milieux, faisant enfler grandement la polémique. Ce qui peut intéresser les Suisses à quelques jours du vote, ce 29 novembre 2009, sur l’interdiction de la construction de minarets.

En février 2007, le gouvernement québécois mettait sur pied une commission présidée par l’historien Gérard Bouchard, de l’Université du Québec à Chicoutimi, et le philosophe Charles Taylor, qui enseigne à l’Université McGill à Montréal. Le rapport, copieux, qui contient de nombreuses recommandations sur la manière d’organiser la coexistence des communautés, a été déposé en mai 2008. Il est disponible ici, ainsi qu’un résumé.

Et il a été oublié. Début novembre, la poursuite des travaux sur un projet de loi, selon lequel les ministères devraient se doter de règles pour les demandes particulières des communautés culturelles, a été stoppée. «Québec recule sur les accommodements raisonnables», indiquait l’agence Presse Canadienne, relayée par le portail Cyberpresse. «Officiellement, le projet figure toujours au feuilleton, mais le gouvernement ne se fixe plus aucune échéance pour hâter son adoption avant l’ajournement des Fêtes», indique la dépêche. La fronde contre ce projet venait du syndicat de la fonction publique ainsi que des défenseurs de l’égalité entre les sexes. La ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Yolande James, a manifestement braqué les seconds, rappelle La Presse Canadienne: «Pressée de questions par l’opposition lors des consultations sur son projet de loi, Mme James, sur la défensive, avait refusé de donner explicitement préséance aux droits des femmes à l’égalité sur la liberté religieuse. Pour calmer le jeu, elle avait cependant convenu, à la demande pressante du Conseil du statut de la femme, d’amender son projet dans le sens d’y énumérer trois grandes valeurs de la société québécoise, à savoir la séparation entre l’Église et l’État, la primauté du français et l’égalité entre les sexes.»

Alors que ce report est désormais annoncé, une nouvelle affaire défraie la chronique, qui risque de relancer le débat. Mi-novembre, la commission scolaire de Montréal a indiqué vouloir interdire le voile dans la panoplie de l’uniforme scolaire. C’est une pratique d’un établissement pour filles, l’école Marguerite-De Lajemmerais. Le Devoir raconte que cette institution «a innové en intégrant le voile islamique à l’uniforme officiel de l’établissement. Les jeunes filles n’ont plus le droit de porter le hidjab de leur choix, mais doivent se coiffer d’un voile, blanc ou noir, qui porte le logo de l’école et qui provient du fournisseur autorisé. Le port du voile n’est évidemment pas obligatoire, mais si une élève de foi musulmane choisit de le porter, c’est le voile de l’école qu’elle doit revêtir.» Ce qui ulcère la députée Louise Beaudoin, du Parti québécois (opposition): «Quand mettrons-nous un terme à ces aberrations?», écrit-elle dans Le Devoir; «Au pays libéral du mou et du flou, tout est permis. Le gouvernement Charest doit cesser de se fermer les yeux, il doit intervenir et proposer l’adoption d’une charte québécoise de la laïcité pour que cessent de tels égarements qui nous conduisent aux antipodes de l’intégration et de l’inclusion.»

Sinon, présagent certains, les fronts respectifs vont se durcir. En octobre déjà, Gérard Bouchard, sortant d’un mutisme d’une année, confiait ses craintes à La Presse. La radicalisation des positions, en cours, «peut accentuer les tensions entre la majorité et les minorités, créer de l’exclusion et de la marginalisation», dit l’historien. L’article résume: le gouvernement a pris des décisions carrément contraires à l’esprit du rapport Bouchard-Taylor. C’est le cas, par exemple, du fameux «contrat de citoyenneté» que Québec a choisi de faire signer aux immigrants. Une décision «erronée» qui fait peser sur les nouveaux arrivants la présomption qu’ils sont susceptibles de violer les principes fondamentaux en vigueur au Québec, dénonce Gérard Bouchard. «Ça ajoute à la perception négative de l’immigrant, comme si les Québécois de la société d’accueil n’avaient rien à se reprocher en matière de relations hommes-femmes, par exemple». Lui aussi partisan d’une charte de la laïcité, Gérard Bouchard plaide également pour «l’interculturalisme», «un modèle original, propre au Québec, à mi-chemin entre le multiculturalisme et l’assimilation».