Tantôt paradisiaques, sablonneuses, luxuriantes, tantôt battues par les vents, rocailleuses, inhospitalières… Il est souvent question de paysage lorsque l’on évoque les îles. Pourtant, un îlot peut cacher plus que quelque espèce exotique: il est bien souvent porteur d’histoires. Et ce sont ces récits insulaires que «Le Temps» vous a conté cet été.

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La légende dit que l’île de Queimada Grande, boisée, rocheuse, sinueuse – pour ne pas dire en forme de serpent – abriterait un trésor, et que plusieurs de ces reptiles y auraient été amenés pour le protéger. Mais aussi que la famille qui gardait le phare de l’île au début du XXe siècle aurait péri sous les morsures des ophidiens. Ou encore qu’un marin naufragé, ayant trouvé des bananes sur le territoire, se serait fait poursuivre par les reptiles jusque dans son bateau avant d’y être tué.

Toutes ces histoires qui concernent cette île, située à environ 35 kilomètres du littoral de l’Etat de São Paulo au Brésil, sont racontées dans divers articles mais aussi à travers des documentaires. Elles font parfois rire et souvent grincer des dents Karina R. S. Banci: «Elles sont fausses. Aussi loin que nous le savons, personne n’est jamais mort ici parce qu’il a été mordu par un serpent», assure-t-elle. Cette biologiste de formation travaille depuis 2010 au Laboratório de Ecologia e Evolução de l’Institut Butantan d’herpétologie (qui traite des amphibiens et des reptiles).

Les scientifiques de l’Institut Butantan sont les seuls à pouvoir se rendre sur cette île inhabitée – isolée du continent en raison de l’augmentation du niveau de l’eau il y a 11 000 ans – pour y observer les fameux serpents qui y vivent, les jararaca-ilhoa, une espèce de 1 mètre de long (les femelles) ou 70 centimètres (les mâles) de couleur jaune.

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Un venin qui se prête aux mythes

Au début du XXe siècle, une famille vivait en effet sur l’île pour s’occuper de son phare. Rien n’indique cependant que ses membres aient subi une attaque de serpents. «La seule chose qui est avérée, c’est que cette famille avait des poules, et que les reptiles les ont tuées.» Aujourd’hui, le phare est automatique, et la marine brésilienne va régulièrement sur l’île pour changer les batteries.

Karina R. S. Banci s’y rend aussi régulièrement depuis 2013, pour des expéditions de recherche d’environ cinq jours. Elle écrit son doctorat sur les jararaca-ilhoa qui vivent sur l’île. Car si ces serpents insulaires fascinent, c’est aussi qu’ils ont évolué différemment de l’espèce sœur que l’on trouve sur le continent. Les caractéristiques uniques de cette race sont ainsi à l’origine de nombreux mythes: on lit par exemple souvent que leur venin fait fondre la chair humaine. «C’est faux, et ils ne sont pas plus venimeux que ceux du continent, leur venin est juste différent, plus efficace pour tuer les oiseaux, et moins pour les mammifères», précise la biologiste.

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Car ces reptiles, au nombre de 2000 selon le dernier recensement en 2008, se nourrissent deux fois par an d’oiseaux migrateurs. «Il y a d’autres oiseaux, mais ils sont plus intelligents et parviennent souvent à éviter leurs prédateurs», souligne-t-elle.

Du camping au milieu des serpents et des araignées

Dangereux, ces jararaca-ilhoa? Les expéditions des scientifiques sont en tout cas délicates. «Après avoir accosté, nous devons marcher jusqu’en haut de l’île sur un chemin très étroit, et à certains endroits nous prions pour qu’il n’y ait pas de serpent, parce qu’il est compliqué de les gérer en même temps que nos affaires de camping et le risque de tomber, sur ce terrain très rocheux», détaille Karina R. S. Banci. Les responsables du bateau restent accostés tout le séjour pour pouvoir, en cas d’urgence, emmener les chercheurs sur le continent… en moins de deux heures.

Car même sur leur campement de fortune, le risque de croiser un jararaca-ilhoa n’est jamais loin. «On s’y habitue, mais on fait attention tout le temps et on ferme bien les tentes où on dort. A cause des serpents mais aussi parce qu’il y a beaucoup d’araignées. J’ai très peur des araignées!»

Mais pouvoir observer les serpents de l’île de Queimada Grande est une chance incroyable, estime la jeune femme. «Quand je suis arrivée pour la première fois, c’était comme un rêve devenu réalité. J’étais tellement enchantée! Tout est unique ici, les serpents mais aussi les criquets bleus et les immenses cafards. C’est le rêve de tout biologiste d’aller sur l’île, parce que ceux qui travaillent avec les serpents sont souvent frustrés de ne pas voir en beaucoup sur le terrain.»

Une espèce menacée par les trafiquants

Hormis les scientifiques, la marine et des curieux venus tourner des documentaires, l’île attire une autre population: des trafiquants de serpents qui profitent de l’absence de surveillance. «C’est une espèce tellement unique que certains les vendent très cher comme animaux de compagnies ou pour leur venin.»

Un trafic qui a de lourdes conséquences pour l’espèce. Un nouveau recensement doit bientôt être fait, mais en dix ans, entre 1998 et 2008 environ, la population a décliné de moitié. Les trafiquants en sont la cause, mais aussi des éléments plus naturels, à l’instar de la foudre qui provoque des incendies, ou de la nourriture plutôt rare qui fait grandir les serpents lentement et ne les rend prêts à la reproduction que tardivement.

«C’est aussi pour cela qu’il est essentiel de les étudier et de comprendre l’influence de leur environnement: tout faire pour éviter leur extinction», s’anime Karina R. S. Banci.

Beaucoup de gens ont peur de ces reptiles, mais il faut apprendre à les connaître, «ils sont tellement plus que des animaux dangereux», affirme la jeune femme. Ce ne sont pas ces jararaca-ilhoa uniques au monde qui siffleront le contraire.

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Caractéristiques

Année de découverte: L’île a été isolée du continent il y a 11 000 ans. Des humains ont commencé à s’y rendre au début du XXe siècle.

Position: A environ 35 kilomètres du littoral de l’Etat de São Paulo

Pays: Brésil

Superficie: 43 hectares

Habitants: Aucun homme, 2000 serpents environ.


Pour aller plus loin…

Livre:Islands and Snakes. Isolation and Adaptive Evolution, Oxford University Press, 2019. (Ouvrage scientifique)